LE CHANCELIER DE BOURGOGNE
d'œuvre de Jean van Eyck le représente agenouillé devant la Vierge, tout vêtu de brocard d'or (i).
S'il est difficile de déterminer exactement, dans l'état actuel de nos connaissances, le rôle du chancelier pendant les premiers temps de la période bourguignonne, nous savons du moins que, sous Philippe le Bon, le duc lui abandonnait en fait l'administration de l'État. Rolin fut dans toute la force du terme un premier ministre, et l'on doit certainement le considérer comme l'inspirateur de la plupart des réformes accomplies par Philippe dans les Pays-Bas. « Il soloit tout gouverner tout seul, fust de guerre, fust de paix, fust en fait de finances. De tout et en tout le duc s'en attendoit à luy, et sur luy comme principal reposoit, et n'y avoit ne office, ne bénéfice, ne par ville, ne par champs, en tous ses pays, ne don, ne emprunt fait qui tout par luy ne se fesist et conduisist, et à luy ne respondist comme le regardeur sur tout (2) ». Dépositaire du grand sceau et du sceau secret, président de tous les Conseils du duc, chef de sa justice, correspondant directement avec tous les fonctionnaires princiers, chargé de toutes les missions difficiles et de faire rapport sur toutes les questions importantes de politique extérieure ou d'administration interne, c'est sur lui que reposent tous les services d'un gouvernement qui, par sa complication croissante, échappe désormais à l'action directe du souverain (3). Simple instrument de celui-ci, d'ailleurs, il n'a aucun rapport avec le public. C'est une puissance occulte et inaccessible, impopulaire parce qu'elle échappe à tout contrôle. Les gens de la cour tremblent devant le chancelier, et c'est lui que le peuple, anticipant dans son loyalisme naïf sur le principe contemporain de la responsabilité ministérielle, accuse des abus dont il souffre, ne voulant pas les reprocher au prince (4).
(1) C'est la célèbre vierge du Louvre. On possède aussi à l'hôpital de Beaune, sur un des volets de l'autel, le portrait de Rolin par Van der Weyden.
(2) Chastellain, t. III, p. 33o.
(3) Déjà, en i388, Philippe le Hardi décide que ses gens des comptes enregistreront les lettres expédiées par ordre du chancelier, vu que lui-même n'a pas le temps de donner personnellement des ordres pour toutes les affaires et de les examiner « à plein ». Plancher, Histoire de Bourgogne, t. III, P. J., p. cxxxi.
(4) Mathieu d'Escouchy, t. I, p. SyS.
Autour du chancelier se groupe un personnel déjà nombreux de fonctionnaires bureaucratiques, certainement empruntés à la France : les secrétaires du duc. Ce ne sont plus de simples scribes, mais des mandataires du prince, signant les lettres expédiées en son nom, et employés à une foule de missions de confiance(i). Parmi eux se détache l'Audiencier, qui deviendra au xvi^ siècle un des principaux officiers de l'État (2). A côté des secrétaires on rencontre enfin les maîtres des requêtes, provenant, eux aussi, de la France, et chargés d'instruire les requêtes portées par les particuliers devant le Grand Conseil. Ce Grand Conseil est, avec le chancelier, le rouage principal de l'administration centrale (3). Pendant longtemps, sa constitution est restée assez vague et flottante. Le duc y faisait siéger un certain nombre de ses parents, plusieurs de ses conseillers, désignés autant que possible de façon que les diverses provinces de ses Etats eussent parmi eux un représentant, et enfin des hommes de loi et des chevaliers, décorés par lui du titre de conseillers. Mais, avant le milieu du règne de Philippe le Bon, le Grand Conseil ne connut point de personnel fixe et n'eut pas de résidence stable. Il se déplaçait avec le duc, et ses membres s'absentaient continuellement soit pour leurs propres affaires, soit pour celles du prince. Une ordonnance ' de 1446 rompit avec ces usages et transforma le Grand Conseil en un collège permanent de gouvernement. Elle décide que le duc aura toujours auprès de lui quatre ou cinq conseillers et que, pendant ses absences, un groupe de conseillers sous la présidence du chancelier, ou, à son défaut, sous celle du chef du
(1) Le chroniqueur De Dynter, par exemple, qui nous a conservé dans sa chronique de Brabant de si intéressants détails sur ses ambassades, était secrétaire ducal. — Sur les secrétaires du duc voy. Inventaire sommaire des archives du département du Nord, t. II, p. 140 (Lille, 1872).
(2) E. Lameere, Essai sur l'origine et les attributions de l'Audiencier (Bruxelles, 1896).
(3) F. Brabant, Le Grand Conseil de Philippe le Bon. {Bullet. de la Commission royale d'Histoire, 4*' série, t. V [1878] et 5" série, t. I [1891]; J. Frederichs, Le Grand Conseil ambulatoire des ducs de Bourgogne. Ibid.. 4» série, t. XVII [1890] et 5" série, t. I [1891], II [1892] ; A. Gaillard, L'Origine du Grand Conseil et du Conseil privé. Ibid., 5e série, t. VI [1896]; E. Lameere, L'Origine du Grand Conseil ambulatoire et du Conseil privé. (Bruxelles, 1897) et surtout, du même: Le Grand Conseil des ducs de Bourgogne (Bruxelles, 1900).