LE PARLEMENT DE MALINES
les seigneuries du duc, nonobstant la diversité des ressorts. Enfin la suppression des frais de justice fut accordée aux indigents.
Si cette dernière innovation montre à l'évidence combien les progrès du pouvoir monarchique favorisèrent en somme la diffusion des idées d'équité et d'humanité, il n'en est pas moins vrai que la création du Parlement de Malines était prématurée. Elle trahit chez Charles la même impatience d'arriver au but et le même manque d'esprit pratique dont il fit preuve dans sa politique extérieure. Le particularisme territorial était encore trop vivace dans les Pays-Bas pour que l'unification judiciaire rêvée par le duc eût chance d'aboutir. Si l'on avait accepté assez facilement l'appel des juridictions locales aux Conseils provinciaux, on protesta tout de suite contre l'instance suprême établie au-dessus de ceux-ci. On ne vit en elle^qll'uii instrument de despotisme, et il faut avouer que les tendances absolutistes de Charles justifiaient les craintes de ses sujets. Les intentions du prince furent sans doute excellentes, mais il ne put convaincre le peuple de sa sincérité. D'autre part, les considérations politiques qui l'avaient poussé à établir le Parlement de Malines pour arracher la Flandre et l'Artois au ressort du Parlement de Paris et pour affirmer ainsi sa souveraineté en face de Louis XI, n'avaient aucune prise sur les habitants des Pays-Bas (i). Il leur suffisait d'être en fait indépendants de la France, et ils ne désiraient pas, en secouant la suzeraineté théorique qui les attachait encore à elle, se priver d'un recours précieux contre leurs princes. On subit donc le Parlement, mais on ne s'accoutuma pas à lui. En 1477, il fut une des premières institutions dont on exigea l'abolition de Marie de Bourgogne.
La politique centralisatrice de Charles le Téméraire ne se manifesta point seulement par l'érection du Parlement de Malines. Le même mois où il l'institua, le duc décida égale-
(1) Dès 1471, Charles avait déjà formellement défendu qu'aucune cause fût portée, de ses pays, devant le Parlement de Paris (ordonnance inédite aux archives de la Côte d'Or, signalée par M. Stein). Louis XI considéra l'institution du Parlement de Malines comme un crime de lèse-majesté. La Marche, t. I, p. l32.
ment que les deux Chambres des comptes de Lille et de Bruxelles, seraient réunies en une Chambre unique siégeant aussi à Malines (i). Il établissait en même temps à côté d'elle, une Chambre du Trésor pour l'administration des domaines et une Chambre des Généraux pour celle des aides et subsides. Ici encore ces innovations ne purent se maintenir. Elles furent emportées par le soulèvement de 1 4 7 7 , et on en revint alors aux trois Chambres des comptes primitives de Lille, de Bruxelles et de La Haye.
L'administration financière de l'État bourguignon peut d'ailleurs passer pour un modèle. La richesse des ducs émerveilla tous leurs contemporains, et, après tant de siècles, aux yeux des modernes, leur dynastie semble encore se détacher sur un fond d'or dans la pénombre de l'histoire. Certes leurs énormes ressources s'expliquent par la prospérité traditionnelle de ces pays d'industrie et de commerce qu'ils réunirent sous leur sceptre. Depuis le commencement du moyen âge, les princes belges s'étaient toujours distingués de leurs voisins par l'abondance de leurs ressources et le luxe de leurs cours. Mais il faut reconnaître que les ducs ne se bornèrent pas à profiter des circonstances. Ils créèrent, pour alimenter leur trésor, un système complet d'institutions ; ils furent eux-mêmes les artisans de leur fortune ; ils surent compter et épargner. Le luxe qu'ils se plurent à déployer, autant par goût que par politique, a généralement trompé les historiens. On les a considérés à tort comme des dissipateurs gaspillant sans vergogne l'argent de leurs sujets en pompes insensées, en achat d'orfèvrerie, eri constructions coûteuses. Or il est facile de se convaincre qu'une bonne partie de ces dépenses ne furent en réalité qu'un moyen d'épargne. Les retables d'or et d'argent, les colliers, les coupes, les perles, les diamants, toute cette féerie chatoyante qui se déroule à travers les comptes des ducs, atteste l'économie et non la prodigalité (2). A une époque où le crédit
(1) Gachard, Notice sur les Chambres des comptes, p. 12 et suiv.
(2) En 148g, les joyaux de la maison de Bourgogne étaient encore estimés 800000 florins. R. Ehrenberg, Z)a5 Zeitalter der Fugger, t. I, p. 276 (lena, 1896). — Pour le rôle de ces joyaux comme trésor d'État, voir entre autres Chastellain, t. III, p. 92.