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PROSPÉRITÉ DES PAYS-BAS AU XV* SIÈCLE

Au moment où Philippe le Hardi arriva en Flandre, ce pays, ravagé pendant six ans de guerre, présentait un spectacle désolant. Les Hanséates avaient quitté Bruges pour se fixer à Dordrecht, Gand avait perdu la meilleure partie de sa population, Ypres était à demi détruite, Bergues en ruines, Ostende s'ensablait. Une foule de polders avaient été inondés ; les loups et les sangliers infestaient la campagne. Dans certains villages, le nombre des habitants se trouvait tellement réduit qu'on ne pouvait plus y renouveler l'échevinage (i). Moins durement éprouvés, la plupart des autres territoires souffraient aussi. En Brabant, Louvain et Bruxelles voyaient disparaître leur ancienne prospérité. La lutte des Hoecks et des Kabiljauws ensanglantait la Hollande et la Zélande. La guerre était partout : guerre entre la Flandre et le Brabant, entre le Brabant et la Gueldre, guerre civile permanente dans le Pays de Liège.

Cinquante ans plus tard, au contraire, les Pays-Bas sont redevenus, comme jadis, la contrée la plus riche de l'Europe. Entre la France, dévastée par la guerre étrangère et par la guerre civile, et l'Angleterre, en proie aux horreurs de la guerre des deux Roses, « ils se pouvoient mieulx dire terre de promission que nulles aultres seigneuries qui fussent sur la terre (2) ». Chastellain admire en termes pompeux « leurs habitants qui sont sans nombre, leurs richesses et puissances, leur habitude de la marchandise, leur abondance de tous biens (3) ». Leurs villes s'ornent de monuments ; la fertilité de leurs campagnes étonne les voyageurs (4). Comparés à la Bourgogne « qui n'a

(1) Sur la misère de la Flandre à cette époque, voy. Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. IV, p 21 et suiv. ; Van Lokeren, Chartes de Saint-Pierre de Gand, t. II, p. i23. — La revision du Transport de Flandre, ordonnée par Philippe le Hardi dès 1394 et promulguée en 1408, est particulièrement intéressante à consulter. Voy. F. Priem, Documents extraits du dépôt des archives de la Flandre Occidentale, t. VI, p. i33 et suiv. (Bruges, 1848-49). La partie maritime de la Flandre avait eu particulièrement à souffrir, un grand nombre de digues ayant été rompues pendant la guerre. Voy. Inventaire sommaire des archives du département du Nord, t. II, p. i35 et passim.

(2) Commines, éd. Dupont, t. I, p, ig.

(3) Chastellain, t. I, p. xxxv.

(4) J. de Monsteriolo, Epistolae, éJ. Martène et Durand, Amplissîma collectio, t. II, col, 1417.

point d'argent et sent la France (i) », ils regorgent de bienêtre. On y respire la joie de vivre, le sensualisme épais et luxuriant qui, depuis lors, est resté un des traits caractéristiques des mœurs nationales. Les étrangers s'émerveillent du luxe des vêtements, des « convis et banquets plus grans et plus prodigues que en nul aultre lieu, des baignoiries et aultres festoyements avec femmes, grans et désordonnez (2) ».

Certes, il serait excessif d'attribuer cette étonnante prospérité à l'action personnelle et voulue de la maison de Bourgogne. La population industrieuse, l'admirable situation géographique des Pays-Bas, les circonstances ambiantes en furent les conditions essentielles. Mais il faut reconnaître du moins que la réunion des divers territoires en un seul corps d'Etat, la paix profonde dont on jouit pendant trente années consécutives sous le règne de Philippe le Bon, l'établissement enfin d'une administration régulière et perfectionnée en ont incontestablement hâté l'éclosion. Les ducs réalisèrent en somme, au xv^ siècle, le programme vaguement entrevu par les villes flamandes dès le milieu du siècle précédent. Leur œuvre politique eut pour conséquences l'unification monétaire, le libre parcours entre les provinces, l'ordre et la sécurité indispensables au commerce. Ils n'ignoraient pas que leur puissance découlait de leur richesse, et que celle-ci avait pour condition la richesse du pays. Ils pensèrent certainement, comme Chastellain, qu' « en comblesse de substances et d'argent, non es dignités et hautesse de leur nom gist toute la gloire et la régnation des princes; lesquels, quand prodigues sont en despendre, en vanités et en choses non utiles, et puis rapineux et tyrans par povreté sur les subjets, communément en grands affaires se trouvent défaillans et froids et impotens leurs subjets à leur besoin (3) ».

De telles paroles font déjà pressentir lès théories mercantiles du xvi^ siècle. Et, en tout cas, depuis la période bourguignonne, on voit le prince, organe du bien commun, s'occuper

(») Gachard, Documents inédits, t. I, p. 220.

(2) Commines, loc. cit., p. 20.

(3) Chastellain, loc. cit., p. 66.

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