LE RÔLE ÉCONOMIQUE DES DUCS
activement des intérêts économiques du pays. Il cherche à en conserver et à en augmenter les ressources. En faveur de l'industrie flamande, il adopte à l'égard de la draperie anglaise une politique prohibitionniste. Philippe le Bon s'ingénie à remédier à la décadence d'Ypres (i). Charles le Téméraire prend des mesures pour ranimer le commerce de Vilvorde (2). En 1470, il ordonne, malgré l'opposition particulariste de Gand, d'Ypres et du Franc, d'entreprendre de vastes travaux pour désensabler le Zwin et sauver, s'il se peut, la prospérité de Bruges (3). Soutenus et encouragés par la dynastie, Anvers devient au xv^ siècle le plus grand marché du Nord, et la Hollande jette les fondements de sa puissance maritime. A peine entré en possession du Luxembourg, Philippe fait chercher par des mineurs du Pays de Liège, des gisements d'or et d'argent (4). Enfin l'idée d'ouvrir des débouchés au commerce des Pays-Bas dans le bassin de la Méditerranée ne fut probablement point étrangère à ses projets de croisade.
La politique économique de la maison de Bourgogne ne présente point sans doute une parfaite continuité de vues. On y remarque des contradictions et des incohérences. Les intérêts des divers territoires n'étant point identiques, il arrive qu'une mesure prise en faveur de l'un d'eux tourne au détriment de ses voisins et appelle tôt ou tard une mesure contraire. La prohibition des draps anglais, par exemple, imposée par la décadence de la draperie flamande, porte un coup sensible au commerce d'Anvers et ne peut être maintenue. D'autre part, des considérations de politique locale empêchent souvent les ducs d'appliquer systématiquement leurs principes. Pour éviter une rupture avec Gand, il leur est arrivé de délaisser les intérêts des autres villes de Flandre (5). En 1473, Charles
(1) Diegerick, Inventaire des archives d'Ypres, t. III, p. i3o, 189, 207, 253, 266. — En 1474, pour diminuer les contributions d'Ypres, Charles le Téméraire augmente la part à payer par Courtrai et la Westflandre dans le Transport. Ibid., t. IV, p. i3.
(2) Piot, Inventaire des archives de Vilvorde, p. 7 (Bruxelles, 1879).
(3) Gilliodts Van Severen, Bruges port de mer. Etude historique sur l'état de cette question, p. 45 (Bruges, 1895).
(4) Gachard, Rapport sur les archives de Lille, p. 268, 272 (Bruxelles, 1841).
(5) Voy. plus haut, p. 335.
le Téméraire achète le consentement des Brugeois à la grande aide de 500,000 écus en leur sacrifiant les marchands étrangers (i).
C'est en matière monétaire que le rôle économique des ducs se manifeste le plus clairement. Non seulement l'unité de la circulation métallique vers laquelle les provinces tendaient depuis le xiii® siècle se trouva réalisée par eux, mais les espèces qu'ils firent frapper se distinguent par leur excellence et leur stabilité (2). En 1433, Philippe le Bon pouvait vanter avec raison sa monnaie « qui est si bonne que n'avons voisins qui l'ait meilleure en bonté comme chacun sait (3) ». Depuis 1430, les écus d'or appelés vierlanders ont cours dans tous les Pays-Bas, et il en sera de même désormais pour les autres espèces nouvelles. Les nombreux édits monétaires du XV* siècle trahissent des idées économiques déjà très avancées. Ils affirment « que l'un des principaulx poins de toutes bonnes pollicies sur quoy le bien publique, tant de nous comme du peuple, est fondé, est de avoir et entretenir bonne monoye ferme et durable, tant d'or comme d'argent (4) ». Ils prennent des mesures pour empêcher l'envahissement des Pays-Bas par les faibles monnaies étrangères qui en chasseraient les bonnes espèces si on n'y apportait remède ; ils prohibent la sortie du billon d'or et d'argent ; ils instituent dans les villes des contrôleurs qui pèseront et vérifieront gratuitement les monnaies des particuliers ; ils établissent une surveillance minutieuse sur les opérations de la frappe et décident enfin que les hôtels des monnaies ne seront plus vendus à la chandelle, c'est-à-dire par adjudication, « mais seront bailliées de par nous à gens notables
(1) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. VI, p. 53,
(2) Pour l'excellence de la monnaie bourguignonne voir Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. V, p. 3 1 , et Stieda, Hansisch- Venetianische Handelsbe^iehungen im XV Jahrhundert,Tp. 77 (Rostock, 1894). — L'établissement de la monnaie forte, lésant les débiteurs, provoqua naturellement des troubles passagers. Voy. V. Fris, Schets van den economischen toestand van Vlaenderen, p. n6 et suiv.
(3) A. Hermand, Histoire monétaire de la province d Artois, p. 3ii (Saint- Omer, 1843)
(4) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 538. Je cite le texte d'un édit semblable du 3 juin 1466. Arch, du royaume de Belgique Cartul. et mss. n" 274, fol. 56-66.