LE SYSTÈME MONÉTAIRE BOURGUIGNON
puissans et riches qui pourront fournir nozdis villes, pays et seigneuries de monnaies d'or et d'argent et despeschier les marchands et les payer, incontinent qu'ils apporteront billons es dictes monnaies (i) ». Déjà, l'État cherche à établir avec les Etats voisins des conventions monétaires. En 1469, le roi d'Angleterre, Edouard IV, et Charles le Téméraire « s'accordèrent pour réunir à Bruges une conférence en vue d'étendre autant que possible la circulation de leur numéraire respectif et de supprimer le change (2) ». La beauté des espèces, leur extrême variété, les imitations qu'on en a faites dans les contrées voisines suffisent d'ailleurs à attester l'excellence du système monétaire des Pays-Bas au xv® siècle. Tandis que les ducs n'ont frappé en Bourgogne que des pièces d'argent, ils ont créé, pour leurs riches provinces néerlandaises, un admirable numéraire d'or. Philippe le Hardi et Jean sans Peur conservent encore les types des monnaies flamandes de Louis de Maie. Mais, à partir de Philippe le Bon, s'introduisent des espèces nouvelles et d'un poids inusité. Sous Charles le Téméraire, on rencontre l'heureuse innovation du millésime en chiffres arabes, qui fut plus tard adoptée en France (3).
En dépit de ces résultats si salutaires, l'activité économique des ducs de Bourgogne a souvent été jugée défavorablement. Et, si étrange que cela paraisse à première vue, il serait facile d'emprunter aux textes du xv^ siècle des témoignages lamentables sur la misère et l'appauvrissement du pays. Il y a là une illusion contre laquelle il importe de se mettre en garde. Le xv' siècle, en effet, s'il fournit en général le spectacle d'un essor économique étonnant, a vu s'accomplir aussi la décadence de cette industrie drapière qui avait fait, durant le moyen âge, la fortune de la Flandre et du
(1) C'est sans doute aussi pour faire affluer l'or dans le pays que l'on décide, en 1434, que les payements de change à Bruges, se feront moitié en or et moitié en argent. Gilliodts Van Severen, loc. cit., t. V, p. 3o.
(2) E. Nys, Les origines du droit international, p. 290 (Bruxelles, 1894). A. de Witte, Conférence monétaire internationale tenue à Bruges en 146g (Bruxelles, 1893).
(3) Hermand, o'p. cit., p. 319. — Depuis le règne de Jean de Heinsberg, les monnaies bourguignonnes sont imitées dans le pays de Liège. J. de Chestret de Haneffe, Numismatique de la principauté de Liège, p. 189 (Bruxelles, 1890).
HIST. DÇ BELG. 25
Brabant (i). Il a été tout à la fois une époque de renaissance et une époque de crise. Le passé et l'avenir se le partagent, et nous devons, pour le bien comprendre, jeter successivement un coup d'œil sur ce qu'il achève et sur ce qu'il inaugure.
Les progrès ininterrompus de la draperie anglaise depuis le règne d'Edouard III devinrent menaçants pour les Pays-Bas à la fin du xiv^ siècle (2). L'activité croissante de la navigation dans la mer du Nord avait tourné à l'avantage de l'industrie insulaire. Les. bateaux de la Hanse qui fréquentaient les ports de la Grande-Bretagne se mirent à y prendre des chargements d'étoffes, et firent peu à peu entrer celles-ci dans le commerce d'exportation du Nord, que la draperie flamande et brabançonne avait a peu près seule alimenté jusqu'alors. Les villes de Flandre reconnurent fort bien le péril. Pour y parer, elles voulurent interdire l'accès du Zwin aux bâtiments dont la cargaison comprendrait des étoffes anglaises. Mais cette mesure allait trop directement à l 'encontre du mouvement économique général pour avoir chance d'aboutir. Elle provoqua l'émigration des Hanséates de Bruges à Dordrecht, et, pour les faire revenir, il fallut consentir à son abolition. Les transformations qui s'accomplirent au commencement de l'époque bourguignonne dans le commerce des laines eurent, de leur côté, des effets désastreux. Pendant tout le
()) C'est précisément un Yprois, c'est-à-dire un habitant de la ville la plus atteinte par la décadence de la draperie, le chroniqueur Olivier de Dixmude, que l'on invoque de préférence pour établir la misère des Pays-Bas sous les ducs. On consultera, pour la critique de cet auteur, V. Fris, Les idées politiques d'Olivier de Dixmude. BtiUet. de VAcad. de Belgique, classe des lettres, 1901, p. 295 et suiv. Tous les autres témoignages analogues émanent de bourgeois des grandes villes et s'expliquent facilement par la mauvaise humeur provoquée chez eux par la diminution de l'indépendance urbaine. 11 faut se garder de les prendre au mot. Henné etWaiixers, Histoire de Bruxelles,t. I,p. 245-46, l'ont déjà constaté depuis longtemps. 11 faut remarquer de plus que ce ne sont que les Flamands qui se plaignent. La période bourguignonne passe, au contraire, dans l'historiographie anversoise et hollandaise, pour une époque de progrès.
(2) Voy. plus haut, p. 181.
xiv^ siècle, Bruges, puis Calais avaient constitué par excellence le grand marché des laines anglaises. C'est là que les étrangers et particulièrement les Italiens venaient s'approvisionner de la précieuse denrée, et, en 1379, Louis de Maie avait même établi un droit de sortie sur les laines exportées de Flandre, soit par terre, soit par mer. Mais la prospérité de la draperie anglaise eut pour conséquence de diminuer le stoc des laines mises en vente et d'en faire hausser le prix(i). Les drapiers flamands se plaignent, au commencement du xv^ siècle, des entraves qu'ils rencontrent désormais à l'étape de Calais, où leur influence avait été jusqu'alors prépondérante (2). L'Angleterre cherche évidemment à affranchir le commerce des laines de leur ingérence. En 1451, le droit d'exportation établi quatre-vingts ans auparavant par le comte ne rapportait plus rien « attendu que l'on ne menait plus de laine du pays de Flandre outre les monts, mais que les marchands de Florence et autres allaient les chercher en Angleterre et à Calais (3) ». A cette époque, la laine anglaise s'était faite si rare qu'il fallut se résigner à y suppléer de plus en plus par des laines espagnoles de qualité inférieure, au grand détriment de la fabrication (4).
Dans de telles conditions, la décadence de la draperie belge était fatale. Il faut se garder de l'attribuer, comme on l'a fait trop souvent, à des événements locaux. Les luttes civiles dont Louvain fut le théâtre de 1378 à 1383, le siège d'Ypres en 1382, qui amena la destruction des faubourgs de la ville, ont pu l'accélérer, mais ils ne l'ont pas produite. Cinquante ans plus tôt de telles catastrophes eussent été facilement répa-
(1) Voir un texte instructif à cet égard dans Gachard, Documents inédits, t. II, p. 177.
(2) « Hebben de Engelschen langhe tiit herwert to Calliis grote zwaer ordinancien up de Engelsche wulle upgesat und gemaket, und bezwart de wuUe van tiiden to tiiden also zeere, dat se nymand van daer krygen en mach, daer lakene af to makende, daer he by staende moeghe blyven, daerute dat de neringhe van der draperie, daer dit land und ander lande hiir umme gelegen, by staen, zeer medde to nichte gheet ». Hanserecesse 1431-1476, t. I, p. 1 35 (Leipzig, 1876).
(3) Gachard, Rapport sur les archives de Lille, p. 68, Çg.
(4) De grands arrivages de cette laine sont mentionnés depuis 1433. Hanserecesse 1431-1476, t. I, p. 196.
rables. Mais, à la fin du xiv^ siècle, la désorganisation momentanée qu'elles occasionnèrent se trouva sans remède parce que l'industrie, menacée par une concurrence de plus en plus redoutable, n'avait plus la force de réparer ses pertes. La fondation de l'Université en 1426 rendit, il est vrai, quelques années plus tard, un vif éclat à Louvain. Quant à Ypres, elle lutta vainement contre une situation sans issue. Les ducs de Bourgogne eurent beau réduire de dix à huit livres la taxe qu'elle payait dans le Transport de Flandre (i), y placer momentanément leur Conseil de Flandre (2), rétablir en sa faveur l'interdiction de « draper » dans les villages des environs, rien n'y fit. En 1462 la chute est complète. Obligée de payer la laine anglaise plus cher que ne coûtent les draps fabriqués en Angleterre, la ville ne peut plus songer à la résistance. Les artisans, réduits à des salaires de famine, émigrent (3); les maisons inoccupées tombent en ruines; la population diminue d'année en année. De 12,000 habitants en 1412, elle n'est plus que de 10,000 en 1470. En i486, un tiers des habitants mendie (4).
Si le recul de la draperie a produit des résultats moins désolants dans les autres villes de Flandre et de Brabant, ce n'est pas qu'il y ait été beaucoup moins prononcé, c'est que ces villes conservèrent ou acquirent d'autres sources de prospérité. Bruges avait son port et ses banquiers, Gand son étape des grains. Bruxelles combattit la crise manufacturière en implantant dans ses murs, résidence habituelle de la cour, des industries de luxe (5). Malines devint le siège du Parlement. Anvers, enfin, trouva dans le développement de ses foires une fortune incomparable. Néanmoins on ne laissa pas disparaître sans
(i) Priem, op. cit., t. VI, p. 167.
(2) Diegerick, op. cit., t. III, p. 206.
(3) Ibid., t. III. p. 252. — A Termonde, on cherche à parer à l'émigration en augmentant les droits d'issue dûs par ceux qui vont s'établir dans une autre ville. Voy. A. De Vlaminck, Inventaire des archives de Termonde. Annales du Cercle archéologique de Termonde, 1' série, t. III [1879], P* ^9'
(4) Diegerick, op. cit., t. IV, p. 3oi.
(5) Pour la draperie de cette ville, et en général pour son histoire économique au XV* siècle, on trouvera de précieux renseignements dans le mémoire de M. G. Des Marez, L'organisation du travail dans une ville du XV« siècle actuellement sous presse.
combattre la vieille industrie traditionnelle. A la demande des villes, les ducs intervinrent énergiquement. Eni436, 1446, 1448 et plus strictement en 1464, Philippe le Bon prohiba l'importation des draps et des fils d'Angleterre « vu que nos pays sont grandement grevez et adommagez et le fait de la draperie d'illec grandement amenri, diminué et taillié de venir du tout à nient (1) ».
Le nombre même de ces prohibitions prouve qu'elles ne furent pas respectées. Les Pays-Bas, en effet, ne pouvaient protéger leur industrie sans ruiner leur commerce. Depuis le commencement du XV® siècle, les Anglais, dont la marine commence à rivaliser dès lors avec celle de la Hanse, y prennent une importance croissante. C'est par eux que les foires de Berg-op-Zoom et surtout celles d'Anvers acquièrent une renommée universelle. Dès 1442, ils s'établissent en masse dans cette dernière ville, dont le rôle commercial supplante désormais celui de Bruges. A partir de ce moment, la Flandre cesse de dominer la politique économique des Pays-Bas. Le grand commerce, en se transportant des bords du Zwin à ceux de l'Escaut, prend en même temps une orientation nouvelle et sacrifie l'industrie du moyen âge aux nécessités de l'époque moderne.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que la draperie ait perdu toute activité dès le xv^ siècle. Irrémédiablement atteinte dans les grandes villes, elle s'est conservée vivace pendant longtemps dans le plat-pays. En 1425, tandis que les tisserands d'Ypres arrêtent leurs métiers, une foule de villages des environs, Warneton, Cassel, Bailleul, Neuve-Église, Poperinghe, Comines, Tourcoing (2), se livrent avec une telle activité à la fabrication « qu'il faut appeler des étrangers pour cultiver les terres, chaque laboureur s'étant fait drapier ».
(1) Gachard, Documents inédits, t. II, p. 176. — Déjà en 1428, Philippe de Saint-Pol avait également prohibé en Brabant, la draperie anglaise.
(2) Diegerick, op. cit., t. III, p. i3o. Cf.^ le même : Neuve-Église, sa draperie, etc. dans les Annales de la Société d'Émulation de Bruges, t. XIV [i855], p. aSg. — On constate un phénomène analogue dans le Namurois, où les métiers urbains font prohiber par le comte la draperie rurale en 1420. Borgnet et Bormans, Cartulaire de Namur, t. II, p. 353.
Deux ans plus tard, cette situation provoque une émeute parmi les artisans yprois, qui accusent les échevins de ne pas observer les ordonnances prohibant l'exercice de l'industrie à la campagne (i). Mais il en était de ces prohibitions comme des édits lancés contre la draperie anglaise. L'exclusivisme dont elles s'inspiraient avait fait son temps. La grande industrie ne pouvait plus se maintenir sous la forme corporative. Elle réclamait une organisation nouvelle du travail que les métiers urbains, avec leurs privilèges, leurs règlements restrictifs, leur protectionnisme étroit ne lui fournissaient plus. Seuls, des artisans ruraux, se contentant de salaires très faibles, pouvaient encore résister à l'industrie étrangère et lui disputer tout au moins le marché des Pays-Bas. L'industrie rurale, caractéristique de l'époque moderne, l'emporte donc décidément au xv"" siècle, sur l'industrie urbaine. Les métiers ont beau renouveler leurs règlements, instituer un contrôle de plus en plus sévère sur les produits fabriqués, leurs efforts restent stériles. Le nombre des ouvriers de la laine diminue sans cesse dans les grandes communes. C'en est fait de cet aspect particulier que les villes présentèrent grâce à eux pendant le xiii^ et le xiv* siècle. Les milliers d'artisans salariés qui y avaient entretenu une agitation sociale et politique si intense, et qui avaient communiqué à leur histoire un caractère si héroïque et si turbulent, se sont réduits à quelques dizaines de tisserands ou de foulons, vivant péniblement de la confection d'étoffes grossières destinées aux classes les plus pauvres de la bourgeoisie.
Toutefois, si dure qu'elle ait été, la crise drapière du xv^ siècle ne devait pas entraîner la ruine de la Flandre et du Brabant. Rien ne témoigne plus hautement de l'énergie et de l'initiative des habitants de ces contrées que les ressources nouvelles qu'ils se créèrent alors pour suppléer à leur vieille industrie. A mesure que la laine se fit plus rare, on la remplaça par le lin (2). Peu à peu la fabrication de la toile, médiocrement
(1) Diegerick, Inventaire, t. III, p. iSg.
(2) Cf. l'évolution analogue de Florence qui remplace, vers la même date, sa draperie en décadence par la fabrication des étoffes de soie. Schulte, op. cit., t. I, p. 593.
pratiquée au moyen âge, prit la place laissée vacante par celle du drap. Dès 1421, les tisserands de toile de Bruxelles cherchaient déjà à se détacher des tisserands de laine : ils obtinrent, en 1475, leur érection en corporation spéciale (i). Ce n'est point dans les villes, cependant, que l'industrie de la toile devait établir son siège. Née au début de l'époque moderne, elle se manifesta nécessairement sous la forme de l'industrie à domicile et se répandit surtout dans les campagnes. La draperie rurale avait fait l'éducation technique des paysans, et ils appliquèrent au lin les procédés de filage et de tissage auxquels le travail de la laine les avait accoutumés. L'époque bourguignonne ne vit d'ailleurs que les débuts de cette nouvelle activité économique. C'est au xvi^ siècle qu'elle acquit son plein développement, et que les toiles de Flandre devinrent à leur tour l'objet d'une exportation intense et jouirent d'une réputation européenne (2). Quant à la draperie, elle se déplaça à l'autre extrémité des Pays-Bas. Un petit bourg inconnu des Ardennes, Verviers, en sera pendant l'époque moderne le centre principal. Le droit accordé à ses habitants le 28 août 1480, malgré l'opposition des drapiers de Liège, de vendre leurs étoffes dans la cité (3), est le point de départ d'une prospérité industrielle désormais ininterrompue, et dont l'étude formerait un des chapitres les plus curieux de l'histoire économique de la Belgique depuis la fin du moyen âge.
La toile ne fut point, au xv^ siècle, le seul succédané de la draperie. La fabrication des tapisseries, si florissante à Arras et à Tournai au xv* siècle (4), s'acclimata également en
(1) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. I, p. 161, n. 8.
(2) Dès le xvo siècle pourtant, l'industrie linière avait déjà fait de grands progrès. Un acte de Charles le Téméraire nous apprend que la plupart des habitants de Zwevezeele près Courtrai vivaient de la fabrication des draps de lin. Annales de la Soc. d'Émulat. de Bruges, t. VI [1844], p. 291. — En 1459, on rendit une ordonnance pour le bon mesurage des toiles apportées de la campagne au marché de Gand. E. Dubois, Bullet. de la Soc. Hist. de Gand, 1900, p.3i5. — Le Hainaut et la Hollande fabriquaient également, au xv» siècle, des toiles réputées pour leur finesse. Voy. Lecoy de La Marche, Extraits des comptes du roi René, p. )33, 226, 236 (Paris, •.873).
(3) St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, t. I, p. 667.
(4) D'Arras, où la tapisserie fut d'abord pratiquée dans les Pays-Bas, elle passa à Tournai, d'où elle se répandit à Audenarde et Bruxelles. Voy. Guesnon, Décadence de la tapisserie à Arras (Lille, 1884).
Flandre et en Brabant pendant le règne de Philippe le Bon et y préluda à la splendeur qu'elle devait y acquérir cent ans plus tard. La charte des Legewerkers d'Audenarde date de 1441, et, en 1450, les tapissiers de Bruxelles furent constitués en métier spécial.
Les transformations du commerce ne furent pas moins considérables, au xv^ siècle, que celles de l'industrie. Elles nous montrent aussi, mais avec une netteté bien plus grande, une décadence et un renouveau. Leur histoire se résume en l'histoire de deux villes représentant chacune des tendances opposées : Bruges et Anvers. A ne considérer que l'extérieur des choses, il semblerait, à première vue, que la richesse de Bruges ait atteint son point culminant sous la dynastie bourguignonne. Cette belle ville jeta alors, en effet, un éblouissant éclat. Sa parure de monuments, déjà commencée du vivant de Louis de Maie, s'augmente en 1393-96 de l'étage supérieur du beffroi, en 1427 de l'église du Saint-Sépulcre, en 1464 des halles de Damme, en 1465 de l'hôtel Gruuthuus, en 1478 de celui des Hanséates, en 1482, du chevet de Saint-Sauveur. Pendant les règnes de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire, Jean Van Eyck, puis Memling lui assurent dans l'histoire de l'art une place comparable à celle de Florence. Son luxe s'étale splendide en toutes occasions. En 1456, lors de la visite que le dauphin Louis y fit avec le duc, la pompe déployée par les marchands étrangers, la décoration des maisons, les illuminations « de mode nouvelle et estrange » émerveillèrent les Français de son entourage « qui n'avoient jamais vu telle richesse ne telle chière comme estoit icelle (i) ». Treize ans plus tard, quand Marguerite d'York vint épouser Charles le Téméraire, elle trouva les rues tendues de draps d'or et de soie et de tapisseries, et le cortège féerique qui l'accompagna de la
(j) Ghastellain, t. III, p. 3o5.
porte Sainte-Croix à l'hôtel ducal, s'arrêta dix fois sur ce parcours, pour admirer des tableaux vivants empruntés à l'histoirç sainte et à l'histoire profane (i). Ce somptueux décor ne doit point cependant nous faire illusion. En réalité, la prospérité de Bruges a atteint son apogée, et son déclin commence avec le xv'' siècle. Comme Venise^ c'est au moment où sa vitalité économique s'affaiblit, qu'elle s'entoure de toutes les splendeurs de l'art et du luxe. Certes, sa décadence ne s'accomplit pas brusquement, et, jusque vers le milieu du siècle, les symptômes ne s'en révélèrent pas aux yeux des contemporains. Les usages commerciaux, on le sait, ne se modifient qu'avec lenteur. Ils conservèrent à Bruges longtemps encore, un rôle qui ne correspondait plus à la puissance réelle de cette ville. Jusqu'à la mort de Charles le Téméraire, Bruges resta le premier comptoir d'argent de l'Europe du Nord. Les progrès du capitalisme lui donnèrent même à cet égard une importance qu'elle n'avait pas connue au siècle précédent. Les Médicis y installèrent une de leurs principales succursales (2). On y voit leurs agents Tommaso Portinari, qui fut le protecteur du peintre Van der Goes, et Tommaso Guidetti, y prêter des sommes énormes au duc de Bourgogne et au roi d'Angleterre. D'autres financiers italiens, en rapport avec tous les changeurs des Pays-Bas, y entreprennent de vastes opérations de crédit qui aboutissent parfois à des faillites retentissantes (3). L'animation commerciale, de son côté, ne semble point se ralentir. Philippe le Bon appelle encore Bruges, en 1450, la ville « la plus renommée par tout le monde par le fait de marchandise qui se y hante et des marchans qui y repairent (4)». En 1468, dans la suite de Marguerite .d'York, on vit marcher les diverses « nations », représentées par des députations de soixante porteurs de torches, quatre pages, dix marchands, dix facteurs
(1) Olivier de La Marche, t. III, p. 1 14.
(2) Ehrenberg, Das Zeitaîter derFugger, 1. 1, p. 275. — Bernardo Portinari est déjà établi à Bruges en 1441. Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. V, p. 292. En 1479 Tommaso Portinari habitait l'hôtel construit par Pierre Bladelin. Voy. J. Weale, Bruges et ses environs, p. 21 3 (Bruges, 1884).
(3) Chastellain, t. III, p. 314.
(4) Gilliodts Van Severen, op. cit., t. V, p. 345.
et vingt-quatre valets à cheval pour les Florentins, soixante porteurs de torches, trente-quatre marchands et vingt-quatre pages pour les Espagnols, cent et huit marchands et six pages pour les Osterlùts(i). Cette liste est bien loin d'ailleurs de faire connaître toute la colonie étrangère de Bruges. Il faut mentionner encore les Portugais, les Bretons, les Milanais, les Pisans, les Lucquois, parmi lesquels on rencontrait cet Arnolfini dont Jean Van Eyck a immortalisé les traits, tous également organisés en nations et possédant leurs consuls. En 1457, on remarquait à la fois dans le port trois « galées » de Venise, une « hulque » de Portugal, deux caravelles espagnoles, six bateaux d'Ecosse, quarante-deux caravelles de Bretagne, douze vaisseaux de Hambourg, sans compter quatre baleinières et trente-six à quarante « buisses » servant à la pêche du hareng (2).
Comme on le voit par ces détails, c'est avec les peuples méridionaux que Bruges entretint surtout d'activés relations au xv^ siècle (3). Elle profita largement de l'essor que prirent à cette date la navigation espagnole et la navigation portugaise. Une foule de productions du midi, déchargées sur ses quais, s'introduisirent alors dans l'alimentation courante et dans le mobilier usuel des peuples du Nord. On signale, en 1441, parmi les « nouvelletés » amenées par les galées et caraques, les « oranges, grenades, aloès, citrons, limons, eaux de rose et de Damas, succades, confitures, tapis velus (tapis d'Orient) nattes, vaisselles de Valence, etc. (4) ». Les arrivages de singes, de lions et de perroquets, qui sont attestés par le même texte, prouvent, de leur côté, que Bruges se trouvait dès lors en communication avec les comptoirs portugais de la côte d'Afrique, et nous savons qu'en 1479, des marchandises étaient chargées dans le Zwln à destination des mines d'or du golfe de
(1) Olivier de La Marche, t. III, p. 11 3. Cf. Chastellain, t. III, p. 804.
(2) J. Finot, Etude historique sur les relations commerciales entre la Flandre et l'Espagne, p. 2o3 (Paris, 1899).
(3) J. Finot, op. cit. — Gilliodts Van Severen, Cartulaire de l'ancien consulat d'Espagne à Bruges, 1. 1 [i28o-i55o]. (Bruges, 1901.)
(4) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 245, t. VI, p. 6.
fl
Guinée (i). Les liens de parenté de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire avec la dynastie portugaise, la substitution des laines espagnoles aux laines anglaises dans l'industrie drapière contribuèrent à augmenter l 'intercourse entre la Flandre et la péninsule ibérique. A la fin du xv^ siècle, la participation de celle-ci au mouvement commercial brugeois dépassait de loin celle de n'importe quelle autre nation. Sur soixante-quinze navires dont nous connaissons l'entrée dans le port en 1486-1487, on en comptait trente-trois d'Espagne et six de Portugal (2).
Bruges ne pouvait toutefois retenir sa clientèle méridionale qu'à la condition de rester le grand entrepôt des pays du Nord. Elle devait sa prospérité à son rôle d'intermédiaire entre les peuples romans et les peuples germaniques. Essentiellement cosmopolite, elle avait mis en rapport pendant des siècles les marchands des diverses contrées d'Europe et facilité entre eux les échanges. Dépourvue de marins, elle se contentait de l'office de courtier entre les nations chrétiennes dont le trafic convergeait vers elle. Une petite partie seulement des produits débarqués sur ses quais était destinée à la Flandre; la grande masse en était immédiatement réexportée par mer, si bien que, pour attirer les vaisseaux d'une nation, il était indispensable qu'elle continuât d'être le rendez-vous de ceux de toutes les autres. Or elle cessa de l'être au cours du XV* siècle. Le comptoir hanséatique, par lequel elle avait conservé si longtemps le contact avec le commerce du Nord, perd rapidement, pendant cette période, son ancienne importance. Affaibli par ses guerres contre les Danois et les Hollandais, en butte à la concurrence de la navigation anglaise, le «marchand allemand» laisse échapper la prépondérance qu'il avait exercée jadis aux bords de la Rye. En 1420, les Lieger de l'ordre teutonique végètent misérablement, et, trente ans plus tard, Philippe le Bon affirme que les Osterlins ne comptent plus guère dans la ville « car ilz ne se meslent que de la pelleterie et d'aulcune aultre marchandise, comme Espaingeulx,
(i) J. Finot, op. cit., p. 14.
(2) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p. 275.
Portigalois, Bretons et aultres marchans de diverses nations qui fréquentent le pays de Flandres (i) ». Sans doute, ces paroles présentent une certaine exagération. Mais les faits attestent toutefois éloquemment combien les temps sont changés. En 1451, lorsque les Hanséates, pour forcer les Brugeois à satisfaire à leurs réclamations, se retirèrent à Utrecht et suspendirent le trafic avec les Flamands, leur exode, qui eût produit jadis des conséquences désastreuses, n'eut aucun effet, et ils se virent forcés de revenir, en 1457, sans avoir obtenu gain de cause.
La place laissée vacante à Bruges par les Hanséates ne fut prise par personne. La décadence de la draperie flamande et les mesures prohibitives qu'elle entraîna à l'égard de l'Angleterre détournèrent la jeune navigation des Merchant Adventiirers vers Middelburg d'abord, puis bientôt vers Anvers. Tandis que la Hanse vieillissante restait fidèle à Bruges, l'Angleterre, préludant à sa grandeur économique, assurait l'avenir d'Anvers. Dès 1407, les Merchant Adveiitur ers y acquéraient une maison, et, en 1442-44, s'y établissaient en masse (2). A leur exemple, les négociants italiens, espagnols, portugais adoptèrent peu, à peu la route de l'Escaut, et les banquiers les suivirent. Si les «nations» conservèrent encore pendant quelque temps leur résidence officielle à Bruges, ce fut à Anvers que se trouva désormais le centre de leurs affaires. Les troubles qui désolèrent la Flandre pendant le règne de Maximilien et de Marie de Bourgogne accélérèrent l'émigration. C'est alors aussi que le Zwin, menacé d'ensablement depuis la fin du xiv^ siècle et déjà fort atterri en 142 1 (3), devint impraticable. L'ouverture du Zwartegat, que Charles le Téméraire avait décrétée en 1470, n'avait point amélioré la situation; malgré de nouveaux travaux exécutés en 1486-87, le fond du havre continua de s'ensabler, tellement qu'à marée basse on pouvait, vingt ans
(0 V. Fris, Dagboek, t. Il, p. 160.
(2) Schanz, Englische Handelspoliiik, t. I, p. g, 10.
(3) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. IV, p. 364. — Au milieu du xiv» siècle déjà, la création de nouveaux polders avait amené l'ensablement du « leet commende van der Sluus tonser stede van Brugghe ». de Limburg-Stirum, Cartulaire de Louis de Maie, t. II, p. 128.
plus tard, passer avec des chariots chargés d'une rive à l'autre (i)- A cette date, la ville n'était plus déjà que l'ombre d'elle-même. Dès 1494, on constate que «au moyen des guerres et divisions passées, le fait de la marchandise qui y souloit par cidevant estre exercé et avoit cours en grant habondance y est comme du tout cessé », et que 4 à 5000 maisons s'y trouvent « vagues, closes et venans en ruyne (2) ». L'institution d'une foire en 1508 ne servit de rien. Au commencement du xvi^ siècle, Bruges ne conservait plus de son ancienne splendeur qu'un petit commerce de draperie (3). Sa chute était désormais presque aussi complète que celle d'Ypres.
La décadence de Bruges marque un tournant dans l'histoire économique des Pays-Bas. En même temps qu'elle se précipite, l'organisation commerciale du moyen âge fait place à une organisation nouvelle. Les progrès de la grande navigation, l'intensité croissante de la circulation monétaire, le développement du crédit modifient largement, dès le xv^ siècle, les formes traditionnelles du transit et la nature du négoce. Aux compagnies marchandes du xiii^ et du xiv^ siècle, constituées entre les bourgeois d'une même ville et ne disposant que de ressources restreintes formées des prélèvements de chacun de leurs membres sur sa fortune privée, se substituent de puissantes sociétés, étendant leurs opérations aux grands centres d'affaires de l'Europe, pourvues d'un capital considérable et soutenues par le crédit. Les sommes engagées dans le commerce montent à des chiffres jusqu'alors inconnus. Tommaso Portinari envoie de Bruges à Venise des cargaisons évaluées à 40,000 florins d'or (4). De hardis spéculateurs accaparent sur les marchés, soit l'alun, soit le drap, soit d'autres produits, et haussent ou abaissent les prix à leur guise (5). Désormais, le marchand, absorbé par sa correspondance et la direction générale de ses
(1) Gilliodts Van Severen, Bruges port de mer, p. 91.
(2) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p. 385, 386.
(3) Gilliodts Van Severen, Les relations de la Hanse teutonique avec la ville de Bruges au commencement du XVIe siècle. Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 4» série, t. VII [1880], p. 272.
(4) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p 410.
(5) G. Von Below, Grosshdndler und Kleinhdndler im deutschen Mittelalter. Jahrbûcher fur Nationalôkonomie und Statistik, t. LXXV [1900J, p. 10 et suiv.
affaires, ne quitte plus son comptoir : ce sont des commis ou des facteurs salariés qui le représentent à l'étranger, dans les ports ou dans les villes manufacturières. Plus s'affirme la puissance du capital, plus aussi s'accuse la nécessité d'usages économiques plus libres, plus souples, permettant l'expansion complète de l'esprit d'entreprise.
La réglementation minutieuse du moyen âge avec ses droits d'étape, ses privilèges, ses halles, ses hôtes, ses courtiers, le contrôle perpétuel auquel elle soumet l'homme du dehors au profit du bourgeois (i), les formalités dont elle entoure la vente, l'achat, la pesée des marchandises, ne correspond plus aux tendances de l'époque. Le droit urbain, qui a remplacé au xii^ siècle le vieux droit de l'âge agricole, devient suranné à son tour. On lui reproche sa procédure grossière et sommaire, les garanties insuffisantes d'impartialité qu'il présente pour les étrangers (2). En Flandre, on voit ceux-ci profiter de la création de la Chambre du conseil pour se soustraire à la juridiction de l'échevinage (3).
Bruges, qui avait été au Xlil* et au xiv^ siècle la plus libérale des grandes cités marchandes de l'Europe (4), ne sut pas s'adapter aux circonstances. Au milieu de la transformation qui s'accompHssait autour d'elle, elle conserva inébranlable sa confiance dans la législation médiévale qui avait fait sa grandeur. Elle prétendit maintenir intacts ses privilèges économiques. Elle crut que toute dérogation aux chartes qui réglaient dans la ville la situation des « nations » amènerait sa « totale destruction et destitution ». Elle ne comprit pas que ces chartes, irrémédiablement vieillies, ne constituaient plus que des entraves à l'exercice du commerce, et elle s'imagina de bonne foi, en exigeant leur stricte application, traiter les étrangers « en toute honnesteté, raison, faveur et justice (5) ».
(t) G. Von Below, Der Untergang der mittelalterlichen Stadtwirtschaft. Ibid., t. LXXVI [1901], pp. 457 et suiv.
(2) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. V, p. 563. [Acte de Charles le Téméraire pour les Vénitiens].
(3) Ibid., t. VI, pp. 54-55, 41 5, 541-42.
(4) Ehrenberg, op. cit., t. I, p. 8.
(5) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p. 54.
En 1470, elle faisait encore confirmer par le duc une vieille ordonnance de 1304 sur le commerce des marchands du dehors (i). Trois ans plus tard, elle ne consentait k octroyer l'aide à Charles le Téméraire qu'après lui avoir arraché la promesse de forcer les « nations » à continuer leur résidence dans ses murs (2). Ses tendances protectionnistes s'affirment plus clairement encore lors de la réaction qui éclata après la mort du duc. En 1477, il fut décidé par Marie de Bourgogne que les étrangers ne vendraient que les marchandises apportées par eux dans la ville, et qu'ils ne pourraient y introduire celles qu'ils auraient achetées aux foires d'Anvers et de Berg-op- Zoom (3). Bref, c'est par la compression que Bruges cherche à maintenir la prépondérance qui lui échappe (4). En présence de la liberté commerciale, ses courtiers, dont la corporation est devenue héréditaire et mesquinement conservatrice, adoptent la politique étroite et arriérée des drapiers d'Ypres à l'égard de l'industrie rurale. Ils ne voient de salut que dans un retour impossible vers le passé, et la lutte qu'ils soutiennent contre Anvers est aussi vaine que le sont les efforts impuissants de Dordrecht pour résister, à la même date, à la concurrence victorieuse d'Amsterdam (5). Dès la fin du xv* siècle, les foires d'Anvers attiraient déjà les marchands en telle quantité que la Vierschare de Bruges chômait pendant toute leur durée (6).
C'est au commencement du xiv^ siècle que remontent les débuts de l'importance du port d'Anvers. Favorisé par l'essor économique qui se manifesta en Brabant après la bataille de
(i) Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p. 6.
(2) Ibid., t. VI, p. 53.
(3) Ibid., t. VI, p. 140. La même prétention reparaît en 1488 {Ibid., p. 307) et en 1498 {Ibid., p. 428).
(4) En 1434, les Hanséates se plaignent déjà que les Flamands les empêchent de se rendre aux foires d'Anvers. Hanserecesse 1431-1476, t. I, p. 233.
(5) Van Ryswijk, op. cit., p. gg et suiv. — On peut comparer aussi la politique économique de Vienne à la fin du moyen âge, avec celle de Bruges. Aux bords du Danube comme aux bords du Zwin, on constate le même conservatisme et la même incapacité de s'adapter aux circonstances. Voy. Luschin von Ebengreuth, Wiens Mûn^wesen Handel und Verkehr im spàteren Miitelalter, p. 26 et suiv. (Vienne, igo2).
(6) Diegerick, Inventaire des chartes de la ville d'Ypres, t. IV, p. 36.
Worringen, il attira, dans les années suivantes, une bonne partie du transit des Pays-Bas vers l'Allemagne, que gênaient le Stapelregt et le Maasregt, exercés par Dordrecht sur les rivières hollandaises (i). En 13 15, le duc Jean II y accordait une charte de privilèges aux marchands de Gènes et de Florence, en même temps qu'à ceux de l'Empire, et, depuis lors, une colonie allemande assez considérable dut s'y établir (2). On sait qu'un Allemand, Henri Heltewage, y fonda une chartreuse en 1320, et qu'en 1352 un de ses compatriotes, Henri Sudermann, dont le nom est resté attaché jusqu'aujourd'hui à une des rues de la ville, y fit d'importantes donations aux sœurs du Tiers-Ordre (3). La prospérité d'Anvers ne manqua pas de lui attirer la jalousie de ses voisins. Pendant de longues années, Malines lui disputa avec acharnement l'étape du sel, du poisson et de l'avoine (4). De leur côté, les Flamands cherchèrent à entraver son commerce. Cédée à Louis de Maie après sa victoire sur le Brabant, la ville fut traitée par lui en ennemie, sacrifiée à Bruges, et traversa, tant que dura son annexion à la Flandre, une période de déclin (5). Elle commença à se relever sous la maison de Bourgogne. L'élargissement considérable de l'Escaut Occidental, à la suite d'inondations en Zélande au début du xv^ siècle, lui donna une voie directe vers la mer (6), que l'on n'avait atteinte jusqu'alors qu'en doublant l'île de Walcheren par l'autre bras du fleuve. Son port, établi au milieu des terres, sur un cours d'eau profond et à l'abri des pirates qui dévastaient si souvent la mer du Nord et pénétraient parfois dans le Zwin, devint le plus sûr et le plus commode des Pays-Bas. Elle n'épargna rien d'ailleurs pour y attirer les marchands. L'esprit novateur et libéral qui devait la caractériser si éminemment à l'époque de sa splendeur, se révèle dès le xiv^ siècle. En 1396, elle prenait à ferme, pour six ans,
(i) Van Ryswijk, op. cit., p. 35.
(2) Hôhlbaum, Hansisches Urkundenbuch, t. II, p. io3.
(3) Ibid.,X. III, p. 480.
(4) Voy. plus haut, p. 170.
(5) Mertens et Torfs, Geschiedenis van Antwerpen, t. H, p. 3oi et suiv.
(6) A. Kluit, Historica critica comitatus Hollandiae, t. II, 2» partie, p. 1081.
le tonlieu du prince, moyennant 15,000 francs d'or (i), et cette intelligente dépense lui permit d'accorder aux marchands étrangers des réductions de taxe qui contribuèrent puissamment à les attirer vers elle. A côté des Hanséates, auxquels le duc Antoine accorda, en 1409, un privilège perpétuel (2), les Anglais, on l'a déjà vu, se portèrent en grand nombre vers Anvers dès 1407. Malines ne put résister aux progrès de sa rivale. Dépouillée en 141 1 de son étape au profit de celle-ci, entravée dans sa navigation (3), elle voit bientôt les marchands des pays de Namur, de Liège, de Looz et du Hainaut, qui l'avaient jadis activement fréquentée, se détourner d'elle et se diriger vers le port de l'Escaut (4). Malgré les efforts des villes flamandes, la draperie anglaise trouve à Anvers un débouché de plus en plus productif. Devenu souverain de tous les Pays-Bas, Philippe le Bon ne peut sacrifier l'intérêt commun de ses territoires à l'intérêt d'un seul d'entre eux. Il laisse violer impunément par les Anversois les prohibitions que lui arrachent les Flamands. La politique d'unification qui provoque la résistance de ceux-ci tourne à l'avantage de ceux-là (5). En combattant les privilèges et l'exclusivisme provincial, le prince favorise l'essor du grand commerce et partant celui d'Anvers. Tandis que Bruges et Gand, menacés par les transformations sociales qui s'accomplissent autour d'eux, se confinent dans leur idéal médiéval et luttent vainement pour conserver une prépondérance qui leur échappe, Anvers, comme les villes hollandaises, plus dégagé du passé et des liens de la tradition, adopte sans peine une conduite en rapport avec les nécessités de l'époque. On n'y trouve aucune de ces furieuses révoltes qui ont ensanglanté les communes flamandes. Il vit en bonne harmonie
(1) K. Kunze, Hansisches Urktindenbuch, t. V, p. 140. (a) Ibid., p. 45i.
(3) En 1419, les Anversois construisent un blockhaus pour empêcher les bateaux de remonter jusqu'à Malines. P. Génard, Anvers à travers les âges, t. II, p. 41 1,
(4) Gachard, Rapport sur les dépôts littéraires de Dijon et Paris, p. 143.
(5) On comprend combien le protectionnisme qu'exigeaient les Flamands eût été fatal à Anvers, quand on voit, après l'édit de 1464 contre la draperie anglaise, les Merchants Adventurers émigrer à Utrecht. W. Stein, Die Merchant Adventurers in Utrecht 1464-67 . Hansische Geschichtsbldtter, 1899, p. 179 et suiv.
avec l'État. Dès le xv^ siècle, par un contraste éclatant avec Bruges, il perd son caractère brabançon pour se transformer en une cité cosmopolite, largement ouverte et accueillante à tous. L'esprit nouveau qui l'anime se manifeste clairement dans son organisation commerciale (i). Ses deux foires de la Pentecôte et de la Saint-Bavon rappellent, au xv® siècle, ce qu'avaient été au xiii^ les foires de Champagne (2). Mais elles en diffèrent du tout au tout par la grandeur des affaires qu'on y traite et par la nature du trafic qui s'y fait. Elles sont fondées sur le principe nouveau de la liberté économique. Tous les marchands qui s'y rendent sont protégés par un sauf-conduit. En 1424, l'empereur Sigismond en permet la fréquentation même aux personnes mises au ban de l'Empire (3); en 1448, l'évêqus de Cambrai déclare que tout interdit sera suspendu pendant leur durée (4). Les professions de courtier et de changeur, qui restent à Bruges le privilège de corporations fermées, deviennent ici accessibles à chacun. Le droit de bourgeoisie s'acquiert avec la plus extrême facilité. Les étrangers ne sont point gênés dans leur commerce par une réglementation restrictive et tracassière. Le crédit peut se développer à l'aise. Point de halles où les vendeurs doivent apporter à grands frais leurs denrées. Le cimetière de Sainte-Marie, sur lequel les commissionnaires des marchands se rencontrent et traitent de vive voix les plus grandes affaires, tient lieu de cette machinerie compliquée et encombrante. C'est de lui que sort, en 1460, la première bourse de commerce qui ait existé en Europe (5). Grâce à des circonstances si avantageuses, les foires d'Anvers apparaissent bientôt comme le rendez-vous du commerce européen. De transitoires, elles deviennent permanentes. Grossie constamment des déserteurs de Bruges, la colonie étrangère de la ville
(1) Sur ce qui suit, voir les pages excellentes d'EIhrenberg, op. cit., t. II, p. 5 et suiv.
(?) Le voyageur espagnol Pierre Tafur (1435-39) cité par Schulte, Handelsbepehungen ^wischen Deutschland und Italien, t. I, p. 349, les dit déjà les plus^ importantes du monde.
(3) Altmann, Die Urkunden Kaiser Sigmunds, n" 5753.
(4) Mertens et Torfs, op. cit., t. III, p. 618.
(5) Ehrenberg, op. cit., t. II, p. 10.
croît d'année en année. La population augmente avec une rapidité extraordinaire. De 3440 foyers en 1435, elle passe à 5689 en 1480, à 6801 en 1496; elle en comptera 8785 en 1526 (i). A cette époque d'ailleurs, les grandes découvertes des Espagnols et des Portugais viennent de faire entrer Anvers dans une nouvelle période de son histoire où elle atteindra une splendeur inouïe.
En tous cas, dès la fin du xv* siècle, elle constitue déjà le centre du commerce du Nord. Comme un puissant foyer de chaleur, elle entretient la vie autour d'elle. Par l'Escaut et le réseau des profondes rivières qui y aboutissent, elle pénètre largement de son activité les Pays-Bas méridionaux. Elle entraîne les tapisseries d'Arras, de Tournai^ de Bruxelles et d'Audenarde dans le grand commerce d'exportation. Elle suscite la jeune industrie du Pays de Liège. En attirant vers elle les blés de l'Artois et du Hainaut elle anime l'agriculture de ces provinces, et assure en même temps la prospérité de l'étape de Gand. Tandis que la Flandre maritime tombe en décadence avec Bruges, la Flandre orientale conserve, grâce à ses communications par eau avec Anvers, une situation florissante. C'est par là sans nul doute qu'il faut expliquer les progrès rapides de l'industrie linière, qui s'y substitue à la draperie en déclin.
Si Anvers présente avec Bruges un contraste si éclatant, il lui ressemble pourtant en un point. Comme Bruges, en effet, il ne participe qu'indirectement au grand commerce qui se fait dans ses murs. Celui-ci, presque tout entier, est aux mains des étrangers, et les bourgeois n'y interviennent qu'à titre d'auxiliaires ou d'intermédiaires, en qualité de chargeurs de bateaux, de loueurs de maisons ou de magasins, d'entrepreneurs de transport, de courtiers ou de commissionnaires en marchandises. Des nombreux navires qui abordent aux quais de l'Escaut, presque aucun n'appartient à la ville. L'activité maritime des Pays-Bas se concentre au nord du grand port, dans lès comtés de Hollande et de Zélande.
(1) J. F.Willems, Oiide bevolktng derprovincie A nttverpen, dans Mengelingen van historisch-vaderlandschen inhoud,p. 227 et suiv. (Anvers, 1827-1830).
Jusqu'à la fin du xiv^ siècle, on ne rencontrait guère dans ces territoires qu'une place de commerce considérable : Dordrecht. Cette ville s'était fait octroyer par les comtes d'importants privilèges. Depuis 1299 elle possédait l'étape des marchandises transportées par la Meuse et le Rhin, et, en 1355, cette étape avait été étendue en fait à toutes les rivières du pays(i). De même que les cités manufacturières de Flandre entravaient dans leurs alentours l'exercice de l'industrie drapière, ainsi Dordrecht imposait rigoureusement sa suprématie à tous les petits ports de la côte et les obligeait de respecter son monopole. Ses bourgeois « se réputoient en Hollande comme ceux de Gand en Flandres (2) », et leur conduite présente le même caractère d'exclusivisme municipal. Mais ils devaient bientôt trouver dans le prince un adversaire déclaré. Déjà le duc Albert prend parti contre eux, et, plus tard, si Philippe le Bon n'abolit point leur droit d'étape, il se garde d'en imposer l'observation et favorise de toutes ses forces l'essor des villes maritimes, auxquelles les privilèges de Dordrecht étaient odieux. Dès lors, la vieille cité déchoit rapidement. Incapable comme Bruges de comprendre les nécessités nouvelles de l'époque, elle persiste dans une politique commerciale arriérée et consacre tous ses efforts à maintenir des franchises qui, incompatibles avec la liberté croissante de la vie économique, accélèrent sa chute et produisent peu à peu le vide dans son port. Ses jeunes concurrents au contraire, Veere, La Brielle, Zierickzée, Amsterdam surtout, étendent leur navigation avec une admirable énergie et une rapidité surprenante. Leurs marins ne se contentent plus de la mer du Nord : dès le commencement du xv" siècle, ils franchissent le Sund, et, en 141 7, la Hanse cherche déjà vainement le moyen de les exclure de la Baltique (3). En 1426, pour entraver le commerce des Hollandais avec la Russie, elle fait promulguer la défense de leur apprendre le russe (4). Rien n'y fait. Tandis
(1) Van Ryswijk, Geschiedenis van het Dordtsche stapelrecht.
(2) Von Lôher, Beitràge ^ur Geschichte der Jakobàa von Bayern, p. 101.
(3) W. Stein, Beitràge ^ur Geschichte der Deutschen Hanse, p. i32 etsuiv,
(4) P. A. Van Limburg-Brouwer, Boergoensche charters, p. 24 (La Haye, 1869).