LA HOLLANDE
que sa puissance décroît, celle de ses rivaux ne cesse de s'affermir, et la guerre qui éclate en 1437 entre elle et eux assure définitivement leur avenir. Soutenues par Philippe le Bon, qui voit dans cette lutte un moyen d'achever la séparation des Pays-Bas d'avec l'Empire, les villes hollandaises tiennent tête victorieusement à leur adversaire. La paix qui fut conclue pour dix ans en 1441, rompit les liens qui rattachaient un grand nombre d'entre elles à la Hanse (i).
L'indépendance économique de la Hollande activa encore ses progrès. En 147 1, les Hanséates constatent que les Hollandais et les Zélandais font plus d'affaires qu'eux-mêmes dans les ports allemands (2). Amsterdam prélude dès lors à sa future grandeur. Moins cosmopolite qu'Anvers, il doit en revanche sa prospérité à l'esprit d'entreprise de ses navigateurs. Cette ville de marins est bien la métropole qui convient à ces Pays-Bas du Nord, appelés, plus tard que les provinces du Sud, à la vie économique, mais qui y déploient en revanche toutes les ressources d'une énergie encore vierge. A côté du Brabant, du Hainaut et de la Flandre, contrées de vieille civilisation et de fortunes anciennes, la Hollande présente un contraste analogue à celui que l'on remarque en Allemagne entre les régions de l'Ouest et du Sud et les terres colonisées d'au delà de l'Elbe. Et, de même que l'Autriche et la Prusse répondent chacune, dans l'ordre politique, à des types différents de civilisation, de même aussi la séparation qui s'accomplira plus tard entre le Nord et le Sud des Pays-Bas, ne laisse pas de s'expliquer, dans quelque mesure, par l'opposition de leurs mœurs et de leurs intérêts.
Les transformations sociales et politiques accomplies à l'époque bourguignonne, si elles provoquèrent des crises plus ou moins intenses dans un grand nombre de villes, furent partout
(1) Blok, Geschiedenis van het Nederlandsche volk, t. II, p. 492.
(2) Ibid., p. 493.
bienfaisantes pour la population rurale. La disparition de l'omnipotence des grandes communes affranchit le paysan de la subordination politique et économique où il était tombé au Xiv^ siècle. Il put librement se livrer à l'industrie, et il posséda dans les Conseils de justice un recours contre les échevinages urbains. D'autre part, les dernières traces du régime domanial disparurent alors dans le plat-pays. La noblesse cessa de se mêler encore de l'exploitation de ses terres et se contenta d'en percevoir le revenu. Ce qui subsistait des droits de morte-main et de corvée fut remplacé par de simples taxes. Le bail à ferme, introduit dans les Pays-Bas dès la fin du xii^ siècle, se généralisa. L'achat de nombreuses terres par des bourgeois riches et des fonctionnaires du prince commença de faire brèche dans le monopole exclusif que la noblesse et l'Église avaient jusqu'alors exercé sur le sol. La diffusion du capital mobilier, la mobilité croissante de l'argent permirent de transformer la terre en un objet de commerce. Enfin, la longue paix dont on jouit sous Philippe le Bon, la meilleure répartition de l'impôt, la disparition des guerres privées, l'augmentation de la sécurité et la facilité plus grande des communications furent autant de bienfaits dont les classes agricoles jouirent plus encore peut-être que le reste de la population. Nous savons d'ailleurs que, depuis la seconde moitié du XIV® siècle, elles avaient défendu la politique monarchique du prince contre les grandes villes, et elles devaient dès lors être les premières à recueillir, sous la maison de Bourgogne, le bénéfice de son triomphe. Aussi, sauf une révolte des habitants de la châtellenie de Cassel en 1430, dont les causes sont encore inconnues (i), ne surprend-on point parmi elles, au cours du XV® siècle, la moindre trace de mécontentement.
Personnellement libres depuis la fin du Xlir siècle, les paysans des Pays-Bas le restèrent depuis lors, et c'est par la plus bizarre des aberrations que l'on a cru apercevoir sous Philippe le Bon un essai de restauration du servage. Mais il
(1) Desplanque, Troubles de la châtellenie de Cassel sous Philippe le Bon 1427-1431. Annales du Comité flamand de France, t. VI H [1866]. Ces troubles semblent avoir eu pour cause l'abolition d'anciens usages par le bailli ducal.
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semble bien, en revanche, que le nombre des petits propriétaires ruraux ait fortement diminué à la fin du moyen âge. Une quantité d'entre eux se transformèrent certainement, au moins dans les parties les plus avancées du pays, Flandre et Brabant, en fermiers et en ouvriers agricoles salariés. De riches capitalistes, comme par exemple le brugeois Bladelin, trésorier de Philippe le Bon, endiguèrent à leurs frais d'énormes polders. La force du capital se substitua ainsi à celle de l'association libre ou du travail monastique, à qui on avait dû les premiers assèchements. La fortune de Bladelin lui permit de fonder sur ses terres une ville nouvelle, Middelbourg, où il appela une foule de Dinantais ruinés par le sac de 1466, et dont les noms wallons se rencontrent encore aujourd'hui en grand nombre dans la région (i).
Dès le commencement du xiv® siècle, la culture réalisa d'importants progrès. Le système de l'assolement triennal, dans lequel un tiers du sol demeure chaque année en jachère, cède la place à des procédés plus perfectionnés. La jachère est ensemencée de plantes légumineuses ou de navets. On voit se répandre l'usage des prairies artificielles. C'est en Flandre que l'on constate bien avant les autres territoires la pratique de ces améliorations. Il faut les y attribuer sans doute et à la densité de la population et surtout à l'élevage du bétail, qui fournit aux paysans un engrais abondant. Déjà répandu dans cette région pendant la première moitié du moyen âge^ l'élevage du bétail s'y généralisa, en effet, pendant le xrv^ et le xv^ siècle. La Flandre, dit l'anglais Glanville, est pleine de « pastures de bœufs (2) ». Il en alla de même en Zélande et en Hollande, où la production du beurre et du fromage fit, depuis le commencement de l'époque bourguignonne, l'objet ^'un commerce très important (3). Quant aux céréales, elles venaient soit par mer, soit surtout du Brabant, de la Hesbaye, du Namurois, du Hainaut et de l'Artois. Douai
(1) K, Verschelde, Geschiedenis van Middelburg in Vlaanderen (Bruges, 1867).
(2) Ch, Du\\v\er, dans la Revue d'Histoire tit d'Archéologie, t. I [i^Sg], p. 145. Cf. Gilliodts Van Severen, Inventaire, t. VI, p. 58.
(3) Gachard, Rapport sur les dépôts littéraires de Dijon et de Paris, p. 146. W. Stein, Hansisches Urkiindenbuch, t. VI II, pp. 317, 774.
était dans la Flandre française le grand marché des grains expédiés vers le Nord, et il put compenser par là la décadence de sa draperie. Moins favorablement situé que les autres provinces, le Luxembourg participa aussi moins activement à la prospérité générale. Son annexion aux domaines bourguignons y produisit pourtant d'heureux effets. Nous savons par la chronique de Floreffe qu'elle y suscita de nombreux travaux de culture et de défrichement (i). Philippe le Bon songea même à exploiter les richesses minières de cette contrée : il y faisait rechercher, en 143 1, des mines d'or et d'argent.
A l'autre extrémité des Pays-Bas, le long des côtes de Hollande et de Zélande, la pèche maritime prit à la même époque un développement extraordinaire. La pêche du hareng, qui avait eu jusqu'alors son centre principal à Gravelines, se déplaça vers le Nord, et le procédé de la caque, découvert au commencement du xv'' siècle (2), lui donna un essor inattendu. Elle suffit non seulement à alimenter le marché national, mais elle provoqua bientôt une exportation très active. Les Pays-Bas qui avaient jusqu'alors reçu d'Allemagne des quantités de poisson salé en envoyèrent à leur tour dans ce pays des cargaisons de plus en plus importantes, au grand détriment de la Hanse.
Si l'on ajoute à toutes ces ressources celles que fournissait aux paysans le tissage du drap et du lin, on se convaincra sans peine que, dans son ensemble, la situation des classes rurales au xv^ siècle fut hautement satisfaisante. Des crises alimentaires qui signalèrent cette époque, une seule fut vraiment cruelle. En 1438-39, la cherté excessive du blé, causée par de mauvaises récoltes, provoqua une famine qui, aggravée de peste, désola tous les Pays-Bas et y fit mourir des milliers d'habitants (3).
(1) Van Bruyssel, Histoire du commerce et de la marine en Belgique, t. II, p. 144 n.
(2) Diegerick, Inventaire des archives d'Ypres, t. III, p. 90.
(3) Olivier Van Dixmude, Merkwaerdige gebeurtenissen, p. i63; Jean de Stavelot, Chronique,^. SgS et suiv. Gilliodts Van Severen, Inventaire des Archives de Bruges, t. V, p. 171. — Voir aussi dans H. Van Houtte, Documents pour servir à l'histoire des prix de i38i à 17Ç4 (Bruxelles, 1902) le diagramme des prix du blé pendant cette famine. Le prix du froment tripla et quadrupla en Flandre à cette époque.