LA BIENFAISANCE
Le bien-être général de la population semble, à première vue, incompatible avec une ordonnance qui, promulguée en Brabant en 1459 et appliquée à la Flandre en 1461, a pour but de combattre les progrès de la mendicité (i). On aurait tort cependant de l'interpréter comme une preuve de la misère du pays. Elle témoigne simplement de l'intervention croissante de l'État en matière de police. Le mendiant, abandonné jusqu'alors à la sollicitude de l'Eglise et de la charité privée, attire maintenant l'attention du pouvoir public. Les vagabonds, si nombreux au moyen âge où ils n'excitaient aucune réprobation^ apparaissent désormais comme une cause de trouble social qu'il importe de combattre. L'Etat ne prend point sur lui d'ailleurs le soin de les entretenir, il entend seulement les soumettre au contrôle de son administration, et, autant que possible, les forcer au travail. Seuls, auront licence de mendier les enfants audessous de douze ans, les gens âgés de plus de soixante ans, les infirmes et enfin les personnes qui, chargées de jeunes enfants réclamant tous leurs soins, ne pourraient se livrer à l'exercice d'un métier. Les pauvres au-dessus de soixante ans porteront au cou un méreau de plomb pourvu du nom de leur résidence. Tous ceux que l'on trouvera dépourvus de cet insigne seront condamnés soit aux galères, soit à la prison.
Il faut reconnaître d'ailleurs que les changements qui s'accomplirent au xv^ siècle dans la constitution sociale durent augmenter assez considérablement le nombre des êtres errants. L'exclusivisme croissant des métiers, la décadence de l'industrie drapière, obligèrent une foule d'individus à quitter le sol natal et à chercher au loin des moyens d'existence (2). La charité privée s'ingénia de bonne heure à alléger le sort de ces déshérités. Dès avant 1453, un riche bourgeois de Gand, Gérard De Stoevere, avait fondé un hospice
(1) Placcaerten van Brabant, IV, p. 394; Diegerick, op. cit., t. VII, p. i56. Gilliodts Van Severen, op. cit., t. V, p. 171. {2) Voy. plus haut, p. 32i, 388.
pour les pauvres enfants étrangers se livrant au colportage (mersmankins) (i).
On voudrait pouvoir, en terminant ce rapide aperçu de la situation économique des Pays-Bas au xv^ siècle, fixer avec quelque exactitude le chiffre de leur population à cette époque. En l'absence complète de travaux sur ce sujet, les données suivantes ne seront point sans doute dépourvues d'intérêt. D'après un recensement accompli en Brabant, en 1435, à l'occasion de la levée d'une aide (2), ce territoire comprenait, hormis la ville de Malines, environ 89,950 foyers. Des dénombrements analogues accomplis en 1469 (3) donnent 41,175 foyers à la Flandre, 9681 aux baillages de Lille, de Douai, de Seclin et d'Orchies, 2'^,'j2ù, au Hainaut, 1688 au Namurois, 12,828 à la Picardie, 27,933 à l'Artois, 5014 au Ponthieu. Il faut constater toutefois que, dans les chiffres de 1469, les villes ne sont point comprises. Si l'on suppose que leur population formait un tiers de la population totale, on arriverait, pour les territoires dénombrés en 1469, au chiffre de 169,390 foyers. En adoptant une moyenne de cinq personnes par foyer, le nombre des habitants du Brabant en 1435 aurait été de 449,750, et celui de la Flandre et des territoires voisins, constituant avec elle le ressort de la Chambre des comptes de Lille, de 946,950 en 1469, soit au total, pour un territoire équivalant à peu près aux deux tiers des domaines bourguignons « par deçà », 1,396,700 personnes. On ne sera probablement pas loin de la vérité en donnant une population de deux millions d'âmes à l'ensemble des possessions de Philippe le Bon dans les Pays-Bas. Des documents récemment découverts assigneraient au Pays de Liège 700,000 habitants (4).
(1) De Potter, Gent, t. V, p. 522 et suiv. — On peut encore citer à Louvain vers iSqô, la fondation d'un hospice pour les femmes enceintes, et, vers 1439, celle d'un refuge pour enfants trouvés. Molanus, Historiae Lovam'ensium Ubri XIV, éd. de Ram, t. I, p. 621, t. II, p. 711 (Bruxelles, 1861). Sur les institutions de bienfaisance au xv« siècle, qui prennent de plus en plus un caractère laïque, voy. en général Alberdingk-Thijm, De gestichten van Uefdadigheid in Belgiê, p. 172 et suiv. (Bruxelles, i883).
(2) Brabantsche Yeesten, t. I, p. xxxix et suiv.
(3) Inventaire sommaire des archives du département du Nord, t. I (nouvelle édition, Lille, 1899), pp. i58 et suiv.
(4) A. Hansay, La « Crenée » générale du Pays de Liège en 1470 et le dénombrement des/eux. Bull.de la Comm. Roy. d'hist., 5^ &ér., t. Xll [1902], p. i3etsuiv.