CHAPITRE IV
La civilisation des Pays-Bas au xv^ siècle présente le même caractère que leur situation politique. De même que ces régions frontières si longtemps partagées entre l'Allemagne et la France, se détachent alors de toutes deux et se constituent entre elles en Etat distinct^ de même aussi le mouvement intellectuel qui s'y manifeste dans la littérature, mais surtout dans l'art et dans les idées religieuses, s'alimente moins largement à l'extérieur et s'empreint d'une originalité nettement tranchée. L'indépendance des esprits va de pair avec l'indépendance nationale, et il est hautement instructif de constater que c'est au moment même où se fonde cette dernière que s'ouvre si glorieusement l'histoire de la peinture néerlandaise.
Les ducs de Bourgogne n'ont pas été seulement les témoins de cette splendide efflorescenee. Il faut leur reconnaître l'honneur d'en avoir facilité les progrès de tout leur pouvoir. Comme les dynasties italiennes de ce temps, leur cour est devenue pour les artistes un centre de ralliement; leur luxe, si amèrement censuré par la bourgeoisie, a suscité autour d'eux les écrivains, les musiciens, les peintres surtout. Le nom de Philippe le Bon est aussi inséparable de celui des Van Eyck, que le nom de Léon X de ceux de Raphaël et de Michel Ange. Mais ce lustre dont a resplendi la maison régnante, elle l'a
l'emploi des langues nationales 413
emprunté aux Pays-Bas. Elle ne l'a pas importé du dehors comme elle a fait pour ses institutions monarchiques. Elle s'est bornée, par son rôle de Mécène, à hâter le plein épanouissement d'une civilisation en germe bien avant elle. Ici, comme dans l'œuvre d'unification politique, on voit s'achever une évolution dont on aperçoit les origines dès le début du xiv^ siècle.
C'est à partir de cette date, en effet, que l'influence française, si puissante dans toutes les provinces belges depuis la fin du xii^ siècle, commence à s'amoindrir. L'hostilité permanente de la Flandre à l'égard de la couronne, l'abandon des foires de Champagne par les marchands, l'indépendance croissante des dynasties territoriales vis-à-vis des Valois, l'affaiblissement de la monarchie pendant la guerre de Cent Ans et le déclin de la littérature et des arts que l'on remarque dans le royaume à la même époque, la perte enfin de l'Artois, puis de la Flandre wallonne, affranchissent insensiblement les Pays-Bas de l'hégémonie exercée sur eux par leurs voisins du sud, aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine intellectuel.
Sans doute la langue française est bien loin de disparaître dans la région flamande. Elle se maintient à la cour des princes, dans la noblesse, parmi les familles les plus riches de la bourgeoisie, qui continuent d'envoyer leurs enfants l'apprendre dans les villes wallonnes (i). Dans toutes les provinces, elle est employée avec le latin pour les relations extérieures (2), et
(1) Au xiv« siècle, la connaissance du français était le complément d'une bonne instruction. Voy. dans De Potter, Gent, t. II, p. 79n., un acte dans lequel un patricien de Gand rappelle le temps où lui et ses frères « waren buten lands omme walsch te leeren ende in scolen », Cf. pour l'époque postérieure la préface de de Ram à VHistoria Lovaniensium de Molanus, t. I, p. vi.
(2) Dans les provinces méridionales des Pays-Bas, en tous cas, c'est en français que les princes correspondent, non seulement entre eux, mais encore avec les rois de France et d'Angleterre. Le latin leur sert aux rapports avec l'Empire et la papauté. Le flamand n'apparaît pas comme langue diplomatique.
c'est par elle encore que les princes correspondent avec leurs baillis et leurs conseillers. Mais si elle conserve ses positions, elle n'en acquiert pas de nouvelles. En revanche, à côté d'elle, le flamand joue un rôle de plus en plus important. Dans presque toutes les villes, il se substitue au latin pour les actes d'administration courante, pour la tenue des registres fonciers, pour le dressement des comptes. La révolution démocratique qui appelle les artisans à la vie politique, favorise naturellement ses progrès (i). Les relations croissantes avec les marchands bas-allemands de la Hanse font de lui, par excellence, la langue des affaires. La multiplication des petites écoles dans les villes (2) met les gens des communes à même de le lire et de l'écrire. Élevé d'ailleurs par Maerlant à la dignité de langue littéraire, le flamand fournit désormais au peuple son aliment intellectuel. Les textes nous apprennent que de simples artisans possédaient des manuscrits de la Rijmbijbel ou du Leeken Spiegel (3).
Cette existence de deux langues, répandues chacune dans une portion différente de la population et représentées l'une et l'autre par des littératures indépendantes, rendit indispensable de bonne heure des mesures administratives. Dès la fin du XIV* siècle, le bilinguisme est officiellement consacré. A l'Audience de Louis de Maie, les juges rendent leurs sentences dans la langue employée par les parties. En Brabant, le chancelier doit connaître le latin, le français et le flamand (4), et la paix de Saint-Jacques (1487) impose la même obligation, dans^
(i) En 1451, pendant leur lutte contre Philippe le Bon, les capitaines de Gand font décider que l'on n'écrira à personne « anders dan in vlaemsche ». V. Fris, Dagboek, t. I, p. 245.
(2) Même dans une petite ville comme Termonde, on rencontre, en 1417, une école pour les « knechte ende meyskene ». Voorgeboden der stad Dendermonde. Annales du cercle archéolog. de Termonde, 2® série, t. I [1868], p. igS.
(3) N. de Pauw, Bijdragen tôt de middelnederlandsche letterkunde. Nederlandsch Muséum, t. II [1879], p. 140 et suiv.
(4) De plus, d'après le Nieuw Régiment imposé au duc en 1422, le garde du leenboek doit savoir « waelsch ende dietsch ». Placcaerten van Brabant, IV, p. 385. — Aux Etats-Généraux on parlait soit en français, soit en flamand, soit en employant d'abord l'une de ces langues, puis en traduisant immédiatement dans la seconde. Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 3' série, t. I [1860], p. 3i5, t. IV [i863], pp. 338, 342, 344, 348, 349.