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LA QUESTION LINGUISTIQUE AU XV*" SIECLE

le Pays de Liège, aux notaires de l'official (1). En Flandre, nous avons déjà constaté qu'à la demande de ses sujets Jean sans Peur a réglé l'emploi des deux idiomes concurrents (2), et Philippe le Bon généralise dans l'administration courante de ses provinces méridionales l'application des règles sanctionnées par son père. Dans les comtés de Hollande et de Zélande, où le français n'avait guère pénétré, les fonctionnaires n'ont même fait usage que du flamand. C'est seulement à partir de Charles ^ le Téméraire que le français tend à devenir la seule langue officiellement reconnue par le prince et donne lieu à un mécontentement qui provoquera, en 1477, les garanties linguistiques consacrées par le grand privilège de Marie de Bourgogne. Encore faut-il constater que cette extension de l'usage du français sous le règne de Charles n'eut aucunement pour but la francisation des Pays-Bas (3). Elle s'explique très simplement par les tendances absolutistes du prince qui, dans la même mesure où il étendit les attributions du gouvernement central, généralisa l'emploi de la seule langue en usage dans ce gouvernement. En dehors de cela, on ne pourrait trouver dans la conduite des ducs aucun acte d'hostilité à l'égard de l'idiome employé par la majorité de leurs sujets. Il est vrai que le thiois était considéré par leur entourage bourguignon comme un jargon barbare (4), et qu'eux-mêmes n'éprouvèrent aucun goût pour cette langue. Ils ne laissèrent point pourtant de

(1) St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, t. I, p. 684. — Il faut naturellement se garder de croire que tous les fonctionnaires aient parlé couramment les deux langues. En 1434, le pensionnaire de Bruxelles, Pierre A Thymo [Van der Heyden], se réserve de s'abstenir dans les circonstances où il devrait prendre la parole en français au nom de la ville. Wauters, Inventaire des archives de Bruxelles, t. I, p. 9 (Bruxelles, 1888-1894).

(2) Voy. plus haut, p. 352.

(3) Le duc veille au contraire à ce que les fonctionnaires sachent le flamand. Il préfère Victor van Ysenburg à Robert de Boulogne comme maître en la Chambre des comptes de Lille, parce qu'il connaît le flamand. Inventaire sommaire des archives du département du Nord, t. II, p. 184.

(4) Voir à cet égard une anecdote caractéristique dans Chastellain, t. III, p. 104. — Les jeunes nobles d'origine flamande allaient résider plusieurs années en pays wallon pour se perfectionner dans la connaissance du français. Voy. les Mémoires de Jean de Dadi:{eele, éd. Kervyn de Lettenhove, p. 1 (Bruges, i85o). D'autre part, les grands seigneurs francisés ne manquaient pas de faire apprendre le flamand à leurs enfants. Chastellain, t. V, p. 1 10 n. • < '

l'apprendre. Philippe le Bon et Charles le Téméraire la parlaient (i). Ils acquirent pour leur bibliothèque un certain nombre de manuscrits flamands, et l'on sait que Charles octroya une pension au chroniqueur De Roevere (2).

Ainsi la maison de Bourgogne n'a rien fait pour entraver dans les Pays-Bas, soit la diffusion du flamand, soit la prospérité de la littérature flamande. Elle savait bien que « sa puissance estoit trop plus flamande que wallonne (3) », et elle se garda prudemment de toute persécution linguistique. Le flamand qui, déjà au xiv^ siècle, avait commencé à se propager dans les provinces wallonnes, y fit de nombreux progrès au xv^ siècle. Le hennuyer Froissart le connaissait (4). A Liège son emploi, déjà fort répandu auparavant, se généralisa du jour où l'annexion du comté de Looz eut fait entrer dans la principauté un groupe considérable d'habitants de langue néerlandaise. Parmi les chefs populaires qui dirigèrent les événements pendant le règne de Louis de Bourbon, un bon nombre, comme Raes de Heers, Jean' De Wilde ou Vincent de Buren, étaient d'origine thioise, et ce sont aussi en grande partie des chroniqueurs dont le nom révèle suffisamment la nationalité, Corneil Zantfliet, Adrien d'Oudenbosch, etc., qui nous ont conservé le souvenir de la lutte héroïque soutenue par le pays contre les princes bourguignons (5). Une quantité d'expressions flamandes s'introduisirent d'ailleurs à cette époque dans le wallon liégeois : on en rencontre presque à chaque page dans les écrits de Jean de Stavelot(6). La supé-

(i) Il en était de même de l'évêque de Liège, Louis de Bourbon. Diemar, Die Entstehung des Deiitchen Reichskriegs gegen Her:{og Karl den Kiihnen von Burgund, p. 2. — L'épitaphe du fils du duc Antoine de Brabant fut rédigée en flamand. J. Bertholet, Histoire du duché de Luxembourg, t. VII, p. 233.

(2) Bulletin du Comité flamand de France, t. I [1860], pp. 232, 347.

(3) Molinet, cité par P. Fredericq, Essai sur le rôle politique et social des ducs de Bourgogne dans les Pays-Bas, p. 74 (Gand, 1875).

(4) ^oy- J- Stecher, Biographie nationale, t. VII, p. 829.

(5) Voy. plus haut, p. 274, n. 2.

(6) La ville de Liège employa même parfois le flamand pour sa correspondance avec les villes thioises. L. Mathot, Un acte flamand du XIV^ siècle écrit par la commune de Liège. Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 5° série, t. III [1893], p. 450. Voy. aussi une lettre en flamand écrite par Tournai à la commune de Gand. V. Fris, Dagboek, t. I, p. 329.

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