LA LITTERATURE FLAMANDE
riorité économique des parties germaniques du pays obligea \/ tous ceux qui se trouvaient en relations d'affaires avec elles à s'initier à leur langage. Des Wallons qui fréquentaient le marché d'Anvers durent l'apprendre, comme les Flamands avaient dû apprendre eux-mêmes le français au xiii^ siècle, à cause de leur trafic aux foires de Champagne. Il fut certainement très répandu parmi la bourgeoisie industrieuse de Dinant, et, dès le commencement du xv^ siècle, il s'était introduit jusque dans des villes wallonnes d'importance médiocre, telles que Namur (i). Cette pénétration réciproque des deux langues nationales contribua sans doute largement à rapprocher les unes des autres les diverses provinces. Les villes s'invitaient des deux côtés de la frontière linguistique aux grands concours de tir à l'arc qui, depuis la fin du • xiv^ siècle, jouirent d'une vogue extraordinaire, et, pendant les représentations dramatiques qui accompagnaient ces réjouissances, de même qu'on entendait jouer des pièces en langue française dans les communes flamandes, des acteurs thiois exécutaient de leur côté des Abelespeelen dans les villes romanes du sud (2).
Dans de telles circonstances, la littérature flamande se développa rapidement. Les dietsche dichters issus de Maerlant continuèrent pendant le xiv^ siècle son œuvre morale et didactique. Ce n'est plus en Flandre toutefois, mais en Brabant, que l'école du poète de Damme jeta le plus vif éclat. Agité par des luttes civiles continuelles, troublé par les revendications sociales de ses tisserands, absorbé par ses guerres contre la France, le comté fut entraîné dans une vie politique trop intense pour connaître les loisirs et le calme indispensables à la culture d'un genre littéraire essentiellement didactique. Il eut de puissants orateurs comme Zannekin ou les deux Artevelde, des poètes enflammés par la haine sociale comme
(1) Kurth, La frontière linguistique, t. I, p. 154.
(2) Exemples dans le Corpus Chron. Flandr., t. III, p. 53o ; De Potter, Gent, t. II, p. 170. — A. Wauters, Commencements de l'École flamande de peinture, Bullet. Acad., 3" série, t V [i883], p. 347 remarque que, tandis que les villes flamandes invitent régulièrement leurs voisines wallonnes à leurs tirs, elles n'y invitent pas de villes allemandes.
l'auteur du Kerelslied, ou par le patriotisme municipal, comme Baudouin Van der Loren, mais il perdit les ivijze clercken qui rimaient paisiblement pour la bourgeoisie des leçons de conduite ou des rudiments de science. Le Brabant, au contraire, longtemps en repos sous des princes populaires et sous un patriciat tout puissant, s'empara dès cette époque du sceptre de la littérature néerlandaise. Son idiome s'y substitua à celui de la Flandre et conserva depuis lors la prééminence, jusqu'au jour où celle-ci passa à la Hollande pendant la révolution du xvi^ siècle.
C'est au Brabant qu'appartient le poète thiois le plus remarquable de ce temps : Jean Boendaele (c. 128 0-1365). Clerc d'échevinage comme Maerlant, il s'inspire comme lui d'un sentiment profondément sérieux et pratique. Mais il n'éprouve plus pour la France l'admiration naïve de son maître. Contemporain du premier privilège constitutionnel du duché et de cette guerre de 1333 011 ses compatriotes soutinrent leur prince avec tant de vaillance contre la coalition de ses ennemis, il est essentiellement brabançon. Ses Brabantsche Yeesten forment le monument le plus caractéristique de l'historiographie laïque et populaire dans les Pays-Bas. Comme dans ses écrits didactiques et moraux, on y trouve l'expression complète des idées qui dominaient alors dans la haute bourgeoisie. Boendale est également hostile à la démocratie urbaine et à la noblesse. S'il ne dissimule pas son antipathie pour les tisserands flamands et pour Jacques Van Artevelde, il n'éprouve que du mépris pour la noblesse, et il met toute sa confiance dans les marchands et les paysans. Plein d'optimisme d'ailleurs, il préfère le présent au passé, et l'on s'aperçoit sans peine qu'il a écrit à une époque où la puissance des lignages était encore intacte.
Après Boendale s'épuise la veine des Dichters de l'école de Maerlant. La continuation anonyme des Brabantsche Yeesten témoigne d'une lamentable décadence, et les quelques chroniques rimées que l'on continue d'écrire jusque dans le XV* siècle se traînent dans une banalité puérile. Mais, en revanche, la prose va se dégager et fournir au peuple les leçons d'édification qu'il trouvait jadis dans les Spiegels. Le profond