LA LITTERATURE FLAMANDE
sentiment religieux qui, déjà à la fin du xii^ siècle, avait suscité parmi les laïques les confréries des béguines et des bégards, ne perdit point de sa force pendant la période suivante. Les béguinages, où s'élevaient les filles de la bourgeoisie, formaient des foyers ardents de mysticisme et entretenaient dans les villes une vie spirituelle très intense. Leur action fut certainement bien plus active que celle du clergé séculier et des moines, plus nettement séparés du peuple et souvent, du moins dans les communes, en conflit avec lui. Aussi, la piété se développa-t-elle, si non en dehors, du moins à côté de l'Église. A la fin du xiii^ siècle, une bruxelloise, la sœur Hadewijch compose déjà des poésies débordantes d'exaltation religieuse (i). Mais le mysticisme ne devait pas conserver longtemps la forme du vers. Avec Jean Ruysbroeck (i 294-1 381), compatriote et contemporain de Boendaele, il prend celle de la prose, plus favorable à des écrits destinés à la méditation, et appropriée d'ailleurs à ces populations urbaines où les écoles avaient vulgarisé l'art de la lecture. Il ne nous appartient pas d'insister ici sur la hauteur de l'inspiration et la beauté de la langue de ce fondateur de la prose flamande. L'amour divin, qui s'exprime encore chez Hadewijch par des comparaisons profanes empreintes d'un sensualisme ardent, trouve dans ses écrits des accents d'une tendresse et d'une pureté exquises. S'il mérite d'être placé au premier rang des écrivains religieux du moyen âge, il a exercé aussi autour de lui une influence extraordinaire. Un de ses disciples, Gérard De Groote en fondant la congrégation des Frères de la Vie Commune, a mis, en effet, au service du mysticisme du xiv^ siècle, une organisation aussi active que l'avait été, deux siècles auparavant, celle des béguinages. Malgré les efforts des moines mendiants, craignant pour l'orthodoxie le commerce des laïques avec les choses de la foi, les Frères composèrent et répandirent parmi le peuple une foule de traités d'édification
(i) Sur cette poétesse, dont la vie est fort obscure et qui est peut-être identique à l'hérétique Bloemardine que Ruysbroek combattit, voy. P. Fredericq, Geschiedenis der Inquisitie in de Nederlanden, t. II, p 40 et suiv. Elle a aussi écrit en prose. Voy. J. VercouUie, Werken van Zuster Hadewijch, t. II.
en langue vulgaire, et c'est dans ces libri teutoiiici, animés du même souffle que l'Imitation de Jésus-Christ, qu'il faut chercher la fleur de la littérature néerlandaise à la fin du moyen âge.
Quant à la littérature profane, dépouillée désormais du sérieux et de la gravité qui avaient suscité l'école de Maerlant, elle se ravale à n'être plus qu'un simple amusement. Elle compense par la quantité et l'énormité de ses productions le manque complet d'art et d'inspiration véritable. Abandonnée aux Chambres de rhétorique, elle devient pour la bourgeoisie un pur objet de dillettantisme et un passe-temps analogue aux concours de tir et aux pompeux cortèges où se révèle le goût de la population pour le décor et les fêtes. Elle produit surtout des œuvres de théâtre dont l'éclat extérieur l'emporte sur la valeur littéraire. Tout devient occasion de spectacle : les villes payent les frais des représentations données à la foule, et riva lisent à qui possédera les mystères les plus riches et les plus longs. Bruxelles, avec ses Sept joies de Marie (Zeven blijdschappen van Maria), qui devaient être représentées successivement pendant un cycle de sept ans, put se vanter, dès 1444, d'avoir atteint dans ce genre au suprême degré (i). La richesse du pays favorisait ces splendeurs, et l'exemple de la Belgique n'a peut-être pas été sans influence sur cette « fureur théâtrale (2) » qui se répandit en France à partir du milieu du xv^ siècle.
Le goût des jeux théâtraux ne fut pas moins général dans les villes wallonnes de l'Artois et du Hainaut que dans les villes flamandes et brabançonnes. Des deux côtés de la frontière linguistique, les « Rhétoriqueurs »,ici en français, là en thiois, firent preuve de la même fécondité et jouirent d'une vogue égale. En revanche, la littérature sérieuse présente, dans la partie romane des Pays-Bas, un caractère très différent de celui qu'elle revêt dans la partie germanique. De Ruysbroeck à ses contemporains Jean le Bel et Froissart, le contraste est aussi complet qu'on peut l'imaginer. Pendant que le grand
(1) W. J. Jonckbloet, Geschiedenis der Nederlandsche letterkunde, t. II, p. 366 (4» édit.).
(2J G. Paris, La poésie du moyen âge, t. II, p. 242 (Paris, iSgS).