LA LITTERATURE FRANÇAISE
prosateur flamand écrit pour la bourgeoisie pieuse ses traités mystiques, c'est pour la noblesse, et dans un sentiment purement laïque, que les deux chroniqueurs wallons rédigent leurs histoires.
Comme au xii^ et au xiii^ siècle, la littérature française conserve donc dans les Pays-Bas le privilège de fournir les lectures de l'aristocratie. Si, dans la première moitié du xiv^ siècle, le duc Jean III de Brabant (131 2- 135 5) -/ témoigne encore un vif intérêt à la poésie flamande qu'il a cultivée avec succès, après lui le français règne exclusivement dans les cours princières. La dynastie luxembourgeoise, et, chose plus étonnante encore, la dynastie bavaroise, à peine établies, l'une en Brabant, l'autre en Hainaut et en Hollande, abandonnent toutes relations intellectuelles avec l'Allemagne. Jeanne et Wenceslas apparaissent comme des princes purement français de langue et de mœurs, et, lorsque le poète Eustache Deschamps résida dans leur entourage, il ne s'aperçut guère qu'il était éloigné de Paris. D'autre part, les quelques poètes haut-allemands qui, pendant les premières années, avaient suivi les Wittelsbach dans leur nouvelle patrie (i), quittèrent bientôt un pays où personne ne comprenait leur idiome (2), et, à partir du duc Albert, la francisation gagna la cour de Hollande comme elle avait gagné depuis longtemps déjà celles de Flandre et de Hainaut. L'avènement de la maison de Bourgogne ne fit donc que consacrer et affermir la situation acquise par le français dans les Pays-Bas : il ne la créa point. Jacqueline de Bavière et Philippe le Bon avaient reçu la même éducation, parlaient la même langue et lisaient les mêmes livres.
(1) Jonckbloet, op. cit., t. II, p. 256. — Peut-être ces poètes allemands exercèrent-ils quelque influence sur certains écrivains hollandais, Dirck Potter et Willem van Hildegaersberch.
(2) En 1435, un texte parlant des notaires du concile de Baie dit : « Die seind ail de partibus inferioribus Reni und de Brabancia und Flemming, der deutsch wir nicht versten muegen ». Concilium Basiliense. Studien und Quellen :{ur Geschichte des Kon^ils, p. 92 (Bâle, 1896). — Le fait que la basse Allemagne n'a presque rien produit au xv» siècle, en matière littéraire, explique que, malgré les relations intenses qu'elle entretenait par la Hanse avec les Pays-Bas, elle n'ait pas exercé d'influence intellectuelle sur ces derniers.
Jusqu'au milieu du xiii^ siècle, la littérature d'expression française dans les Pays-Bas a été une littérature provinciale. Les dialectes employés par elle étaient le picard dans l'Ouest, le wallon proprement dit dans l'Est, Mais, à partir de cette date, c'est au français de France que recourent tous ceux qui ambitionnent de bien écrire et de mériter les îéloges des gens de goût. Seuls, les chroniqueurs liégeois, les Jean d'Outremeuse, les Jacques de Heraricourt, les Jean de Stavelot, vivant dans un territoire où la noblesse pauvre et rurale ne peut comme ailleurs servir d'instrument aux progrès de l'élégance et de l'instruction, demeurent fidèles au naïf et rude parler national. Mais il en va tout autrement en Hainaut. Sous les princes de la maison d'Avesnes^ ce territoire donne l'exemple de toutes les élégances chevaleresques. Le comte Guillaume et son frère Jean de Beaumont passent pour les représentants accomplis de la politesse de l'époque. C'est dans leur château du Quesnoy qu'ont été élevées la reine Philippine d'Angleterre et l'impératrice Marguerite, c'est de leur entourage qu'est sorti ce « gentil sire Gautier de Mauny », le type accompli de l'honneur féodal au commencement de la guerre de Cent Ans, et c'est là que l'on rencontre le premier grand prosateur du XIV® siècle, le chanoine liégeois Jean Le Bel.
Du chanoine et du Liégeois d'ailleurs, on ne trouve plus rien chez Le Bel. Fils de riches bourgeois de Liège, il n'est entré dans l'Église que pour y trouver une situation sociale. Rien de commun entre lui et son compatriote Hocsem, si attaché au chapitre de Saint-Lambert et à la patrie liégeoise. Le Bel n'a point d'autre idéal que cette vie féodale qui se développe si brillamment dans le Hainaut, On le trouve de bonne heure attaché à Jean de Beaumont, et il va guerroyer à ses côtés, pour Edouard III, contre les Ecossais. Retiré à Liège dans sa vieillesse, il éblouit de son luxe et de son élégance les pauvres chevaliers de la Hesbaye (i), et il écrit, non pour eux, mais pour les grands seigneurs dont il a été le compagnon et l'ami, ces mémoires qui, par la fermeté de la langue, la
(i) Voy. la description de son train de vie dans Jacques de Hemricourt, Miroir des nobles de la Hesbaye, éd. Salbray, p. i58.