LA LITTERATURE FRANÇAISE
rapidité de la narration, la couleur du récit, forment un des chefs-d'œuvre de la littérature française de ce temps.
Le Bel pourtant — et en ceci s'affirme clairement l'indépendance croissante de la civilisation des Pays-Bas à l'égard de l'étranger — n'est rien moins que Français. Son héros est « le noble roi Édowart », et il ne cache point l'antipathie que lui inspire Philippe de Valois. Pour adopter la vraie langue de France, il ne subit point le prestige de la France. Il n'imite, ni ne copie ses écrivains. Vis-à-vis de la littérature française il adopte l'attitude que la haute noblesse belge à laquelle il s'adresse, adopte elle-même vis-à-vis de la politique française au début de la guerre de Cent Ans. Il échappe à toute absorption, il reste lui-même et ouvre la longue série de ces écrivains français qui, depuis lors, vont donner aux Pays-Bas une école littéraire rivalisant avec celle du royaume. \ Ce qui caractérise essentiellement cette école, c'est son goût pour l'histoire. Tout à fait dépourvue de talent dans les autres genres littéraires, elle renferme, en effet, au xiv^ et au xv^ siècle, une quantité de mémorialistes excellents. De Jean le Bel à Georges Chastellain, le récit des événements contemporains fournit la matière de ses écrits, et si l'on se rappelle la fécondité extraordinaire de l'historiographie belge [pendant la période précédente, on pourra conclure peut-être que le caractère persistant de ses travaux répond à une tendance incontestable du caractère national . La popularité et la célébrité des chroniques de Jean Froissart a dû d'ailleurs contribuer pour sa part à la maintenir dans la voie qu'elle a suivie. Froissart, on le sait, est le disciple et jusqu'à un certain point le continuateur de Jean Le Bel. Mais, contemporain des dynasties nouvelles qui se sont introduites dans les Pays-Bas au milieu du XIV* siècle, il étend ses regards sur un champ bien plus vaste. Jean Le Bel a écrit pour les d'Avesnes et restreint son intérêt aux événements dans lesquels ils ont joué un rôle. Froissart, au contraire, protégé d'Albert de Bavière et de Wenceslas de Luxembourg, princes apparentés à une foule de maisons régnantes et activement mêlés à la grande politique de l'époque, choisit pour sujet l'histoire de toute l'Europe.
Seul, un habitant des Pays-Bas a pu écrire ces chroniques où les terribles conflits nationaux du moyen âge finissant deviennent un simple objet de divertissement littéraire. Comme ses patrons, Froissart, entre la France et l'Angleterre, conserve sans peine la neutralité. Il est dépourvu de tout parti-pris et si, comme protégé de la reine Philippine, ses sympathies vont tout d'abord à l'Angleterre, il n'hésitera point, à la fin de sa carrière, à récrire son œuvre à un autre point de vue pour plaire à Wenceslas de Luxembourg. La gloire universelle dont il a joui s'explique certainement par son absence de sentiment national dans un temps où s'éveillait dans les grands États l'idée de nationalité. Il a plu à tout le monde parce qu'il n'a appartenu à aucun camp. Dans la littérature historiographique du XIV^ siècle, son œuvre occupe une place analogue à celle que les territoires des Pays-Bas occupaient alors en Europe. Comme eux, elle est tout à la fois neutre et cosmopolite.
On ne peut plus en dire autant des nombreux écrivains qui, au siècle suivant, se groupèrent autour des ducs de Bourgogne. Le scepticisme de Froissart a déjà complètement disparu chez son continuateur Monstrelet. Plus la puissance bourguignonne s'affirme et s'oppose à la puissance française, plus aussi se constitue dans les Pays-Bas, en face de la littérature française, une littérature rivale. Sans doute cette littérature ne présente aucun caractère national, son inspiration est purement dynastique et l'on chercherait vainement parmi les œuvres qu'elle a produites, la moindre trace de patriotisme. Les nombreux auteurs que Philippe le Bon attire à lui, non seulement de ses . provinces néerlandaises, mais de la France et de la Bourgogne, "^ de l'Artois, de la Picardie, n'ont d'autre mission que de faire son apologie et de travailler pour leur part à rehausser son prestige et son luxe aux yeux de l'Europe. Leurs œuvres de commande restent, la plupart du temps, froides, languissantes, conventionnelles. On trouve pourtant dans cette littérature de cour, réservée à un petit nombre de courtisans et de grands ^^seigneurs lettrés, un effort d'art très remarquable et qui annonce les approches de la Renaissance. Au milieu des peintres et des sculpteurs qui forment avec eux l'entourage des
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ducs, les écrivains se préoccupent avant tout de la pompe et de la majesté du style. Le flamand Chastellain exerça de son temps une sorte de royauté littéraire. Sa chronique dont « les parties purement narratives sont peut-être ce que l'historiographie du moyen âge a produit de plus intéressant et qui porte le plus, avant Commines, la marque d'un esprit indépendant, d'un jugement personnel et d'un véritable talent d'écrivain (i) », étale en même temps toute la majesté gourmée d'une rhétorique qui émerveilla les contemporains. Chastellain passa de son temps pour le modèle suprême de l'éloquence. Sa langue farcie de mots empruntés au latin, toute pleine d'une pompe emphatique, se déroulant en périodes grandiloquentes tant bien que mal imitées de Cicéron, lui valut l'honneur d'être appelé le suprême rhétoricien. « Il devint le père d'une école littéraire bourguignonne qui eut pour chefs successifs après lui, Jean Molinet de Valenciennes et y Jean le Maire de Belges et qui, en France même, à la fin du siècle, triompha avec Guillaume Crétin et Jean Marot. »
Tandis que les Pays-Bas présentent, au xiv^ et au xv^ siècle, le spectacle du développement simultané de deux littératures^ l'une romane, l'autre germanique, qui coexistent / sans se pénétrer et s'adressent chacune à un public différent, celle-ci à la noblesse, celle-là à la bourgeoisie, il en va tout autrement dans le domaine de l'art. Ici, la communauté de civilisation qu'ont depuis si longtemps en partage les provinces wallonnes et flamandes, peut se réaliser aisément, les moyens d'expression artistique, formes ou couleurs, lui permettant de s'affranchir du dualisme qu'impose aux écrivains la nature bilingue du pays. C'est à la collaboration des deux races des Pays-Bas qu'est due la splendeur de cet art, immortalisé au xv* siècle par les flamands Jean et Hubert
(1) G. Paris, loc. cit., p. 224.
Van Eyck et par le wallon Roger van der Weyden (Roger de la Pasture).
Après avoir subi tout d'abord l'influence allemande puis l'influence française, l'art des Pays-Bas commence, dès la fin du Xlii^ siècle, à manifester son autonomie. La vie municipale, qui s'épanche alors si exubérante dans les cités des bassins de l'Escaut et de la Meuse, favorise ses efforts vers l'indépendance^ et c'est pourquoi l'on a pu dire que le siècle des Artevelde avait rendu possible celui des Van Eyck (i). La richesse des bourgeoisies se traduit, en effet, par un luxe grandissant, et suscite à Bruges, à Gand, à Bruxelles, à Tournai, à.Arras, à Valenciennes, une foule d'industries d'art. L'orfèvrerie, la sculpture, la peinture, qui ont surtout servi jusqu'alors à décorer Ves églises, à parer les cérémonies du culte, prennent un caractère laïque 'et urbain. Leur inspiration reste, il est vrai, essentiellement rehgieuse, mais ce sont désormais des artisans sortis de la population municipale qui les exercent. Le plus grand orfèvre belge du xiir siècle, Hugues d'Oignies, est encore un moine; après lui, la vie artistique déserte les monastères et se concentre au sein des communes.
La construction de grandes églises se ralentit d'ailleurs à l'époque où les artisans d'art trouvent dans les villes des occupations de plus en plus nombreuses. La décoration . des halles et des hôtels de ville, l'enluminure des bannières et des tentes de l'armée communale, la confection de tableaux pour les corporations de métiers et de décors pour la représentation des mystères assurent du travail aux peintres. Les orfèvres cisèlent les joyaux destinés aux concours de tir, des bagues, des coupes, des broches, des sceaux pour la bourgeoisie, et les sculpteurs entaillent dans le calcaire ou gravent dans le laiton des plaques tombales pour les échevins ou les riches marchands. , Dès le milieu du xiv" siècle, ces artisans sont déjà si nom- ^breux qu'on les voit s''organiser en corporations industrielles. Si la plupart des membres de ces corporations se contentent de l'exécution des commandes courantes et ne s'élèvent pas au-dessus du niveau de bons ouvriers, d'autres acquièrent à
(i) Voy. le tome I de cet ouvrage (2« édit.), p 347.