‹ Histoire de BelgiqueChapitre 18 sur 203 · LA DEFAITE DES « GRANDS » EN I 3 I · texte numérisé non relu

LA DEFAITE DES « GRANDS » EN I 3 I

3 au 4 août 13 12. L'incendie allumé par les « grands » dans la halle aux viandes devait indiquer à leurs complices postés en dehors des murailles, le moment de s'introduire dans la ville. Au bruit, à la lueur des flammes, les habitants s'éveillent. Les artisans courent au marché pendant que le prévôt rassemble et équipe dans la cathédrale quelques chanoines et les gens de sa maison. L'arrivée de ce renfort inattendu décida de la victoire. Parmi les chanoines, plus d'un, comme le fameux Guillaume de Juliers, appartenaient à quelque famille noble et connaissaient le métier des armes (i). Ils se mirent à la tête des bandes populaires qui peu à peu refoulèrent les gens de lignage et les nobles sur la colline de Publemont. Arrivés devant Saint-Martin^ ceux-ci épuisés, serrés de tous côtés, assaillis par les paysans des alentours et les bouilleurs de Sainte-Marguerite accourant à la rescousse des bourgeois, cherchent un asile dans l'église. Mais la fureur a rendu le peuple inaccessible à la pitié. Le feu est mis à l'édifice, et, au moment où le soleil se lève sur ces « matines liégeoises », l'incendie achève de dévorer la nef avec les malheureux qui s'y sont réfugiés (2).

Cette catastrophe frappa de stupeur le parti des « grands » . Il renonça à tirer vengeance de la mort des siens, et, pour le moment du moins^ à combattre encore ce « commun » qui venait de se révéler si redoutable. La paix d'Angleur, scellée le 14 février 1 3 1 3, abolit le pouvoir politique des lignages (3). Désormais, pour faire partie du magistrat, il fallut s'inscrire dans un métier. Liège connut alors, pendant quelques années, une constitution purement populaire.

La paix d'Angleur précéda de peu l'avènement d'Adolphe de La Marck. Rien ne nous permet de croire que l'évèque n'ait pas été sincère en s'y ralliant, et pourtant elle était à peine conclue que la guerre éclata entre lui et le peuple. Ce serait une grave erreur de considérer cette guerre, ainsi qu'on l'a toujours fait, comme provoquée par l'hostilité systématique du prince à l'égard des métiers. Quoi qu'on en ait dit, ni Adolphe

(1) Voy. le tome I de cet ouvrage (2" édit.), p. 387.

(2) Hocsem, loc. cit., pp. 356, 3b~.

(3) St. Bormans, Recueil des ordonnances de la principauté de Liège, t. I, p 141 (Bruxelles, 1878).

ni ses successeurs ne professèrent tout d'abord (si l'on peut employer ici cette expression) des principes anti-démocratiques. Il leur était parfaitement indifférent que les villes fussent administrées par les «grands» ou par les «petits», à condition que les prérogatives souveraines fussent respectées ; ils étaient prêts à laisser les bourgeoisies s'organiser à leur guise, pourvu qu'elles s'abstinssent soigneusement de sortir du domaine propre des intérêts urbains. Mais justement c'est ce domaine qu'il était impossible de déterminer exactement. L'autorité princière et l'autorité municipale différaient trop profondément par leurs tendances pour pouvoir se concilier l'une avec l'autre. L'Etat territorial, assemblage confus de forces, de classes et de principes hétérogènes devait passer, avant d'en arriver à l'équilibre, par une longue période de conflits où les princes et les villes allaient nécessairement jouer le premier rôle.

Ces conflits n'avaient pas manqué, nous l'avons vu, à l'époque où les patriciens exerçaient le gouvernement municipal. Mais ils présentèrent un bien autre caractère de gravité du jour où les métiers se furent emparés du pouvoir. Entre les communes où toutes les fonctions étaient électives, où tous les citoyens participaient à la chose publique, où l'avantage immédiat et exclusif de la ville formait la préoccupation constante de tous, et le prince tirant son autorité de sa « seigneurie », s'entourant d'un conseil secret de chevaliers, de juristes et d'officiers irresponsables, sollicité à la fois par les intérêts de sa famille et par ceux de la noblesse, du clergé et des bourgeois, des froissements étaient inévitables et de ces froissements devait sortir la guerre. Mais cette guerre ne fut en rien, à ses débuts, une guerre de principes. C'est à la longue seulement qu'à l'antagonisme brutal des forces en présence se substituèrent des partis conscients du but qu'ils poursuivaient et que, ralliés autour du prince dans une opposition commune à la politique urbaine de plus en plus envahissante, le patriciat et la noblesse adoptèrent, aux environs de l'époque bourguignonne, un idéal franchement monarchique. On était encore loin de là quand s'ouvrit le règne d'Adolphe de La Marck.

Jamais la situation du pays de Liège n'avait été plus troublée

Page 1