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LES IDEES ET LES MŒURS

jouets, gracieux ou étranges, mais toujours somptueux, et dont l'accumulation donne le vertige (i). Un peu plus tard, le camp de Neuss, véritable ville de bois avec des bains, des hôtels, des églises, tout chatoyant et papillotant de bannières, fait songer à une immense boîte de soldats de plomb.

Mais les dehors sont trompeurs. Du milieu de cette pompe qui fait ressembler l'époque bourguignonne à une vaste et joyeuse kermesse, se détachent les physionomies graves et réfléchies d'hommes politiques comme le chancelier Rolin^ de financiers comme Bladelin, de savants comme l'abbé de l'Eeckhout, Lubertus Hautschild, que le concile de Constance interrogea sur la réforme du calendrier (2). Pour puérile qu'elle paraisse à première vue, avec son étiquette compliquée et le falbalas de ses vêtements chargés « d'orfèvrerie volante », vjla cour abrite une foule d'esprits cultivés et solides. C'est là que s'ouvre l'intelligence de Philippe deCommines; que Marguerite d'York entretient une correspondance littéraire avec Caxton. Il n'est pas jusqu'à l'aristocratie, uniquement préoccupée, semble-t-il, de tournois, de pas d'armes et d'entreprises chevaleresques ou galantes, qui ne se révèle, à la mieux connaître, comme abondante en individualités bien marquées et déjà modernes. Le sire de la Gruuthuus est un collectionneur passionné de livres et le protecteur de Colard Mansion, qui vient d'introduire à Bruges l'art de l'imprimerie (c. 1472). Olivier de la Marche, si naïf à première vue, est un militaire et un diplomate. Guillebert de Lannoy et Bertrand de la Broquière voyagent en Prusse, en Russie, en Egypte, en Terre-Sainte, appréciant les pays qu'ils traversent, indiquant les travaux à entreprendre pour réparer les ports qui s'ensablent et repeupler les villes.

Si le xv^ siècle, avec le bouleversement qu'il apporte dans la vie politique et sociale, suscite l'éveil de la personnalité, il imprègne en même temps les esprits d'une inquiétude et d'un

(i) De Laborde, Les ducs de Bourgogne. Études sur les lettres, les arts et l'industrie pendant le XVe siècle, t. II. pp. 293 et suiv.

(2) L. Delisle, Notice sur un livre d'astrologie de Jean duc de Berry. Bulletin du Bibliophile, (Paris, 1896). — Cf. J. Weale, dans La Flandre, p. 274 (Bruges, 1869).

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malaise dont on peut citer de nombreux symptômes. Les portraits de l'époque nous montrent des visages sérieux et sans sourire. Dans le peuple circulent des histoires sinistres d'empoisonnements et de crimes (1), que la fréquence des assassinats politiques ne justifie que trop. Le goût du sang et des supplices se révèle terrible pendant les guerres de Liège et la révolte de Gand. Enfin, la fréquence des suicides atteste -i mieux encore le désarroi moral derépoque(2). Rien d'étonnant dès lors si les hommes de ce temps se sont jetés dans le plaisir avec une sorte de frénésie. La prospérité générale favorisait d'ailleurs le relâchement des mœurs. Le nombre extraordinaire des naissances illégitimes justifie la parole de Philippe de Commines sur les « esbattements désordonnés avec femmes » . Les dix-huit bâtards de Philippe le Bon et ceux, presque aussi nombreux, de l'évêque de Liège, Jean de Heinsberg, n'ont point étonné une société où l'on rencontre pêle-mêle, parmi les innombrables destinataires des lettres de légitimation, le chancelier Rolin, le doyen de Saint-Donatien de Bruges, les receveurs généraux de Hainaut et de Flandre, Pierre Bladelin, le bailli des Quatre Métiers, l'évêque de Tournai, le président de la Chambre des comptes de Lille, des maîtres des requêtes, des légistes, des prêtres et des bourgeois en quantité (3). Dans les villes, les établissements de bains (stoven) se transforment en

(i) On soupçonna, à tort d'ailleurs, d'être morts par le poison : Michelle de France, femme de Philippe le Bon (Monstrelet, t. IV, p. ii8), Jean de Bavière (Zantfliet, col. 418), Philippe de S. Pol, duc de Brabant (Monstrelet, t. IV, p. Sgg) Jean IV duc de Brabant et Jean III comte de Namur(Jeande Stavelot, p. 126). Il est caractéristique que Chastellain, t. III, p. aSg, parlant d'un repas fait par Philippe le Bon chez un paysan, dise que le duc ce mangeoit sans peur d'estre empoisonné ».

(2) Sur la fréquence des suicides à cette époque, voy. E. Poullet, Sire Louis Pynnock, p. 106 (Louvain, 1864); Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, t. XIV [1877], p. 244. Chastellain et Jacques Du Clercq en rapportent un grand nombre.

(3) Voy. Inventaire sommaire des archives du département du Nord, t. II, p. 169, 175, 181, 186, 188. Add. GilIiodtsVan Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 177. — D'après Jean de Stavelot, p. 575, Jean de Heinsberg aurait eu autant de bâtards que son prédécesseur Henri de Gueldre, resté légendaire à cet égard dans l'historiographie liégeoise. Le duc Guillaume de Gueldre (f 1402) en eut également une foule dont cinq lui survécurent, et il en fut de même de son successeur (Nyhoff, op. cit., t. III, pp. ci, CLvm) ; enfin, on prête, trop libéralement peut-être, soixante-trois bâtards au duc Jean II de Clèves. De Chestret de Haneffe, Histoire de la maison de La Marck, p. 60 (Liège, 1898).

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