LE SENTIMENT RELIGIEUX
maisons de prostitution. A Louvain, le magistrat poursuit vainement les filles publiques qui, sous prétexte de chambres à louer, attirent les étudiants chez elles (i). La passion du jeu fait des progrès effrayants que des ordonnances répétées sont impuissantes à combattre. Le luxe de la table et des vêtements atteint des proportions insensées.
Mais en même temps que se généralisent ces fâcheuses habitudes de prodigalité et de débauche, la foi reste intacte, et lev^ trouble même des esprits ravive le sentiment religieux. Le culte doux et tendre de Notre-Dame s'empare des âmes en quête de protection et de consolation. Dès la fin du xiv^ siècle, les Brugeois attribuent à l'intervention de la Vierge la défaite de Philippe van Artevelde à Roosebeke. Plus tard, les madones de Scheut près de Bruxelles (2), de Montenaeken dans la Hesbaye (3) se révèlent par des miracles et deviennent l'objet d'une vénération passionnée. En 1447, la montre des reliques à Aix-la-Chapelle attire un si grand nombre de pèlerins que les États de Liège ne peuvent se réunir (4). Partout les confréries religieuses fourmillent. La plus célèbre de toutes, le « ghezelscepe van den helighen bloede », est fondée à Bruges vers 1400 (5). Les prédicateurs ambulants attirent une affluence et soulèvent un enthousiasme qui font songer au succès des prêches protestants du xvi^ siècle. En 1428, le carme Thomas Conecte qui s'attaque à la parure des femmes et à l'incontinence des mœurs, provoque dans le Hainaut et l'Artois des manifestations extraordinaires. Le peuple se porte en foule à sa rencontre et lui fait cortège; les nobles se disputent l'honneur de tenir la bride de sa mule, les plus riches bourgeois celui de le loger. Devant l'échafaud d'où il harangue la foule, on allume un brasier, où les joueurs repentants lancent à l'envi leurs échiquiers, leurs damiers,
(1) E. Poullet, op. cit., p. 43. — En 1454 sont mentionnés à Liège des « Ruffiani qui in alias regiones ducentes puellas, illic eas vendunt ». Zantfliet, op.cit., col, 484.
(2) Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, t. I, p. 36.
(3) Voy. plus haut, p. 282,
(4) Jean de Stavelot, p. 5g5.
(5) J. Cuvelier, Inventaire analytique des archives du Saint Sang à Bruges. Annales de la Soc. d'Emulation etc., t. L [1900], p. 10.
leurs dés, leurs cartes et leurs quilles, et les femmes leurs beaux hennins (i).
Les ducs poussent de tout leur pouvoir à l'amélioration des mœurs singulièrement relâchées du clergé. Ils secondent les efforts de Nicolas de Cues, venu pour réformer les Pays-Bas après le concile de Constance. Depuis Philippe le Hardi, ils témoignent aux chartreux, dont la piété et l'austérité brillèrent alors d'un si vif éclat, une faveur qui ne se dément point pendant un siècle. Le premier Philippe fait élever auprès de Dijon cette chartreuse de Champmol qui tient une si grande place dans l'histoire de l'art des Pays-Bas, et Philippe le Bon et Marguerite d'York correspondent avec le fameux Doctor extaticîis, Denys de Ryckel, le plus célèbre écrivain de l'ordre au XV® siècle. Leur sympathie pour les contemplatifs est partagée par la noblesse et la haute bourgeoisie. Parmi les premiers bienfaiteurs de la chartreuse fondée à Louvain par Walter Watervliet, chapelain de Charles le Téméraire, on rencontre de riches marchands d'Anvers et de Berg-op-Zoom. Dès 14 14, les Observants de l'ordre de S. François, créé par Bernardin de Sienne, se répandent dans les Pays-Bas comme s'y est répandu au xi® siècle le mouvement clunisien. Ils réforment le monastère de Saint-Omer, qui exerce bientôt une influence salutaire sur un grand nombre d'abbayes. Enfin, les Augustins de Windesheim, près de Zwolle, deviennent le centre d'une congrégation qui étend rapidement son action non seulement à tous les Pays-Bas, mais encore à l'Allemagne (2).
Cette congrégation de Windesheim dont sortira, à la fin du siècle, cet immortel chef-d'œuvre du mysticisme qui s'appelle ^l'Imitation de Jésus-Christ, nous amène naturellement à l'une des plus grandes figures de l'histoire religieuse du moyen âge, à Gérard (Geert, Gerrit) De Groote de Déventer (i 340-1 384). Cet homme extraordinaire appartenait à une riche famille bourgeoise. Destiné peut-être, comme tant d'autres jeunes gens de sa classe, à entrer quelque jour comme conseiller au
(1) P.Fredericq, Corpus documeniorumiiiquisitionis Neerlandicae, t. I, p. Soy (Gand, 1889).
(2) kcquoy, Het klooster te Windesheim en ;[ijn invloed {Utrecht, 1875-1880).