LE MYSTICISME
service du comte de Hollande, il avait étudié à Cologne, à Paris et à Prague. En 1 361, les échevins de Déventer l'avaient chargé d'une mission de confiance auprès du pape. Peu après, il avait reçu de grasses prébendes dans les chapitres d'Utrecht et d'Aix-la-Chapelle. Mais les relations qu'il entretenait avec les Gottesfreimde de Cologne, et sans doute aussi la lecture des écrits de Ruysbroek, l'orientèrent peu à peu vers le mysticisme. Il avait trente-trois ans lorsqu'une grave maladie qu'il fit en 1373 le décida brusquement à rompre avec le siècle. Il résigna ses prébendes, abandonna à la chartreuse d'Arnheim la plus grande partie de son patrimoine, et se consacra tout d'abord à la contemplation et à l'étude des livres saints. Mais le mysticisme s'alliait chez lui à un ardent esprit de prosélytisme et à l'énergie exubérante d'un tempérament fait pour l'action et la lutte. A l'âge de quarante ans, il se mit à parcourir la Gueldre, la Frise, la Hollande, prêchant en langue vulgaire, avec une éloquence entraînante, les délices de l'amour divin, tonnant contre la décadence de l'Église et la corruption des prêtres et des ordres mendiants. Scrupuleusement orthodoxe, d'ailleurs, s'il est impitoyable pour les abus du clergé, il ne l'est pas moins pour l'hérésie, et son zèle à combattre et à poursuivre les doctrines suspectes lui fait donner le nom de maliens hereticoriim . L'ardeur de ses convictions lui attire bientôt un groupe de disciples enthousiastes; c'est à l'un deux que l'on doit la fondation de Windesheim en
Mais c'est surtout dans la bourgeoisie, où la lecture des libri teutonici sortis de l'école de Ruysbroeck a popularisé le mysticisme, que son action a été profonde. Travaillée par lui, la Hollande présente, dans la seconde moitié du xiv* siècle, le même élan de ferveur religieuse qui, deux cents ans plus tôt, étonnait Jacques de Vitry dans la vallée de la Meuse. Les villes s'emplissent de dévots que l'on reconnaît à leurs yeux brillants ^ ou pleins de douceur, à la pauvreté de leurs vêtements, à leur silence, à leurs extases pendant la messe (i). Il apparaît des
(1) W, Moll, Johannes Bnigman en het godsdienstig leven on:{er vaderen in de XVe eeuw, t. I, p. 5i (Amsterdam, 1854).
visionnaires comme sainte Lidwine de Schiedam, des apôtres comme Johannes Brugman. Pour les âmes délicates, le
^ bonheur consiste maintenant à renoncer au monde et à se
"^livrer, dans le silence et la solitude, à la méditation et à des lectures édifiantes m ee7i hoekskeii met een boeksken (i). Les moines mendiants, furieux contre un mouvement qui
■ détourne d'eux les aumônes des fidèles, crient vainement à l'hérésie, condamnent la diffusion parmi les laïques des traités religieux en langue vulgaire. Inattaquable quant à l'orthodoxie, la propagande de Groote fait de jour en jour de nouveaux progrès.
Le succès de cette propagande rendait nécessaire une organisation permanente : elle fut réalisée par la corporation des Frères de la Vie Commune (Broeders van het gemeene leven). Déjà, au moment où Groote avait commencé son apostolat, il avait abandonné sa maison d'Utrecht à des jeunes filles pauvres désireuses de se consacrer au service de Dieu, et l'on peut voir, dans ce premier groupement de dévotes, l'origine des Ziistershitysen qui allaient bientôt se répandre dans toutes les villes des Pays-Bas. D'autre part, la passion croissante des laïques pour les livres d'édification avait suscité parmi eux l'apparition
y d'une foule de scribes et de copistes, dont l'activité peut être comparée à celle des imprimeurs du siècle suivant. Lorsque Groote et son ami Florent Radewijn eurent réuni ces scribes dans des couvents, la congrégation des Frères de la Vie Commune exista. Pas plus que les béguines et les bégards du xii^ et du xiii^ siècle, ces Frères ne forment à vrai dire un ordre religieux. Ils ne prononcent pas de vœux et n'abandonnent pas le caractère laïque. Vivant ensemble, sous une règle de travail et de prière, ils se distinguent des moines en ce que, ne possédant aucune dotation et refusant de recourir aux aumônes^ chacun d'eux doit pourvoir à sa subsistance par son labeur. Ainsi, comme dans les béguinages, la pure contemplation est bannie de leurs couvents ; le sentiment religieux s'y manifeste sous une forme pratique. Mais tandis que les béguines et les bégards s'adonnent au tissage de la laine, les
(i) U.o\\,md.,^. 52 n.