LIEGE ET L EMPIRE
Quint, à Liège, jusqu'au milieu du xvii^ siècle, elles ne purent secouer l'autorité supérieure dont elles cherchaient à s'affranchir. Elles ne devinrent pas des États dans l'État ; elles restèrent prises dans ces principautés territoriales dont elles voulaient s'échapper ; et si elles en furent les « membres » les plus actifs et les plus vigoureux, si elles y conquirent la première place et une influence prépondérante, si leur auto-i nomie et leur liberté d'allures contrastent énergiquement avec' la subordination toujours croissante des villes françaises ai l'égard de la couronne, elles n'allèrent point au delà. Elles demeurèrent dans une situation intermédiaire entre \qs freie Reichstàdte d'Allemagne et les communes françaises étroitement surveillées par les prévôts et les baillis.
Leur puissance et leur richesse expliquent facilement qu'elles n'aient point partagé le sort de celles-ci. Mais comment n'ontelles pas suffi à leur procurer le rang de celles-là ? Pourquoi Liège, par exemple, qui était très loin de le céder pour le nombre des habitants et pour les ressources aux cités épiscopales de l'Empire, n'atteignit-elle point à cette « immédiateté » qui échut en partage à un si grand nombre d'entre elles ? La question semble embarrassante au premier abord. Il n'est pourtant point difficile d'y répondre.
Une république municipale, en effet, si elle possède l'indépendance à l'égard du prince territorial, ne jouit pas pour cela d'une indépendance absolue. Elle n'échappe au pouvoir de son comte ou de son évèque qu'en se plaçant sous le pouvoir direct du suzerain supérieur. La ville libre allemande n'est libre qu'en ' ce sens qu'elle a échangé sa subordination à l'autorité voisine et par là rrième active de son seigneur, contre la subordination à l'autorité lointaine et par là même très faible de l'empereur. Mais au xiv^ siècle, l'empereur est devenu un étranger dans les Pays-Bas. On a oublié son existence; on ne songe point à faire appel à son intervention. La conduite des villes liégeoises ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Au lieu de citer Adolphe de La Marck devant Louis de Bavière qui, ennemi de celui-ci, ne négligerait pas l'occasion de se prononcer pour elles, et, à défaut de secours effectifs, leur octroîrait du moins des diplômes
qu'elles pourraient invoquer pour justifier leur rébellion, c'est au pape qu'elles adressent des plaintes stériles (i). La seule autorité qui pourrait leur fournir un titre à opposer aux prétentions de l'évêque, elles la négligent; la seule chance qu'elles aient de pouvoir s'élever au rang des villes libres, elles ne l'utilisent pas. C'est que manifestement la conscience de leur appartenance à l'Empire a disparu, et que leur vie politique s'absorbe désormais tout entière dans les limites étroites de la principauté.
Mais cet état de choses que, sous une forme assez différente, il est vrai, nous retrouverons en Flandre, leur enlevait la possibilité de vaincre. Réduites à combattre avec leurs seules forces, elles durent nécessairement échouer. Le but qu'elles poursuivaient, en effet, était trop exclusif pour leur gagner des adhérents en dehors des bourgeoisies. Leur victoire eût amené la suprématie écrasante de leurs intérêts, eût tout sacrifié à leur avantage, eût lésé tout le monde en dehors d'elles. Aussi virent-elles, dès le début de la lutte, non seulement la noblesse incarnant en face d'elles la résistance des campagnes, mais encore le chapitre, qui jadis les avait si souvent soutenues, faire cause commune avec l'évêque. C'est donc par la coalition des intérêts qu'elles menaçaient et qui se liguèrent contre elles, qu'elles furent vaincues. Leur exclusivisme vint se briser contre d'autres exclusivismes. Leur conflit avec l'évêque était en réalité un conflit entre elles et l'Etat territorial, et c'est finalement celui-ci qui l'emporta. La paix de Fexhe, scellée au milieu des troubles civils, devait être le point de départ de la constitution du pays. Elle fut solennellement ratifiée quelques semaines après la bataille d'Oreye, le 4 octobre 1328 (2).
Les sentences qui frappèrent les révoltés et qui sont connues dans l'histoire sous les noms de paix de Wihogne, de paix de Flône et de paix de Jeneffe (3), méritent de nous arrêter un instant. Elles abolirent naturellement les usurpations commises par Liège au détriment des « hauteurs » épiscopales ; elles
(i) Hocsem, loc. cit., p. 3q2.
(2) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 198.
(3) Ibid., pp. 194, 200, 210.