LES MÉTIERS LIÉGEOIS APRÈS 1328 4I
lui enlevèrent la haute justice, l'obligèrent à abandonner les « wérixhas », restreignirent les privilèges exorbitants attribués au droit de bourgeoisie et rendirent plus difficile à l'avenir la création de bourgeois forains. Mais si elles trahissent ainsi très nettement le but de réduire la ville au degré d'autonomie compatible avec la souveraineté du prince, il ne faudrait pas croire que l'on y trouve la moindre velléité de restaurer l'ancien régime aristocratique, de satisfaire aux prétentions surannées du patriciat, de replacer purement et simplement les « petits » sous la tutelle des « grands » . On ne songea point à faire disparaitre l'égalité des droits civils ; on ne rétablit aucune des prérogatives économiques ou juridiques de la haute bourgeoisie. Mais en revanche on abolit complètement le gouvernement direct de la ville par les métiers. Ceux-ci subsistèrent comme corporations industrielles, mais ils cessèrent de former des groupements politiques et des collèges électoraux ; leurs gouverneurs ne siégèrent plus dans le magistrat. En 1330, la paix de Jeneffe centralisa l'autorité municipale dans les mains des maîtres, des jurés et des conseillers, qui seuls désormais eurent le droit de convoquer la bourgeoisie en assemblées plénières. Tous les offices furent répartis par moitié entre les « petits » et les « grands », et au conseil composé jadis des « gouverneurs » des métiers, se substitua un nouveau conseil formé de quatrevingts personnes choisies da^s les six vinâves de la ville (i). D'ailleurs c'étaient les maitres et les jurés qui désignaient les membres de ce conseil, et c'étaient eux aussi qui seuls avaient le droit, quand ils le jugeaient à propos, de « mettre le communiteit ensemble », c'est-à-dire de convoquer une assemblée générale de tous les citoyens.
La réforme imposée à la ville fut, on le voit, une œuvre
(1) La cité de Liège était divisée en six vinâves (voisinages) dont l'origine doit être fort ancienne et qui sont tout à fait analogues aux « paraiges » de Metz (voy. F. D. H. KlipfFel, Les paraiges Messins [Paris, i863]). Au xiv* siècle, ces vinâves avaient un maire et des jurés exerçant une juridiction sur laquelle on n'a malheureusement pas de renseignements. Jusqu'au jour où s'implanta le gouvernement direct de la commune par les métiers, les jurés du Conseil se recrutaient dans les vinâves. La révolution démocratique, à Liège comme ailleurs, eut pour résultat de substituer, dans la constitution urbaine, des groupements personnels (métiers) à des circonscriptions territoriales.
longuement mûrie et s'inspirant d'idées politiques très nettes. Le but qu'elle poursuit est de parer dans l'avenir à de nouvelles révoltes. Pour y arriver, elle énerve la partie la plus nombreuse de la bourgeoisie, les artisans, par la suppression des métiers en tant que corps politiques, et, comme garantie supplémentaire, elle l'oblige à partager avec les descendants des anciens lignages tous les offices de la commune. Mais il en fut d'elle comme de tant d'autres essais tentés au xiv" siècle dans le même but. Les barrières ingénieusement agencées qu'elle opposait à la poussée des forces populaires étaient trop fragiles pour pouvoir tenir bien longtemps. La vie publique s'était éveillée parmi les gens de métier comme elle s'était éveillée deux siècles plus tôt parmi les marchands des porttis, et elle devait fatalement tendre à son épanouissement complet. Chaque métier était trop directement intéressé au gouvernement de la ville pour se résigner à l'abandonner tout entier au magistrat. La constitution économique urbaine qui donnait à chaque profession son rôle, ses attributions, sa réglementation spéciale, qui faisait des membres de chacune d'elles une personne morale animée d'un puissant esprit de solidarité, appelait invinciblement, dans l'ordre politique, une constitution analogue. Les divers métiers avaient beau se jalouser entre eux et ne chercher chacun que son avantage sans se préoccuper de celui de ses voisins, ils ne pouvÉent manquer de faire cause commune pour sortir de la situation nouvelle qui leur était imposée. Peu accessible à ce que nous appellerions aujourd'hui le sentiment de classe, chacun d'eux n'en sentait que plus profondément sa propre déchéance, et, de l'ensemble des mécontentements particuliers, sortit nécessairement une opposition générale.
Le maître des petits, le pelletier Pierre Andricas, l'un des premiers de ces politiciens bourgeois dont l'histoire du xiv^ siècle devait offrir tant d'autres exemples, se mit à la tète de l'opposition. Dès 1331 une insurrection éclatait. Divulguée trop tôt, elle échoua. Mais l'évêque y vit un symptôme redoutable. Il se figura que le règlement de 1330 laissait encore trop d'autonomie aux artisans, et il résolut de