LA CONSTITUTION DE LIEGE DEPUIS
le modifier dans un sens plus rigoureux. Le 10 juillet 1331, fut promulguée la paix de Vottem que le peuple baptisa du nom de « loi du murmure (i) ». Elle soumit plus étroitement que jadis les métiers à l'autorité du prince : leurs gouverneurs élus furent remplacés par des « wardeurs » institués par l'échevinage qui reçut également mission de reviser dans les deux mois les statuts de toutes les confréries d'artisans. Les pénalités promulguées contre ceux qui convoqueraient sans mandat une assemblée du peuple ou sonneraient la « ban-cloque », furent renforcées ; enfin on décréta des poursuites contre toute tentative future « de fait ou de parolles », d'émouvoir « sédicion en la citeit ».
La rigueur de ce nouveau règlement n'eut pas plus de succès que la modération relative du premier. Malgré tout, les métiers continuèrent à revendiquer invariablement leur intervention dans l'administration. Ils obtinrent enfin gain de cause en 1343. La lettre de Saint- Jacques déclara leurs « gouverneurs » admissibles au conseil, leur abandonna l'élection des « jurés des petits » et décida qu'il suffirait à l'avenir de la requête de deux ou trois métiers pour obliger les maîtres à convoquer une assemblée plénière dé la bourgeoisie (2). Liège connut dès lors, pendant plusieurs années, une constitution que les villes brabançonnes devaient lui emprunter vers la fin du xiv® siècle. Si les métiers rentraient dans le gouvernement de la ville, en effet, ils n'y étaient pas seuls. Les « grands » continuaient à partager le pouvoir avec eux : ils nommaient l'un des deux maîtres à temps, la moitié des jurés et la moitié des conseillers.
Mais le système qui put durer à Louvain et à Bruxelles, était condamné à Liège à disparaître tôt ou tard. L'équilibre qu'il prétendait maintenir, en effet, entre les deux parties de la population urbaine, était un équilibre factice. Les patriciens de Liège avaient perdu, depuis le massacre de 1312^ toute importance dans la ville. De plus en plus absorbés par la petite noblesse, ils étaient devenus presque complètement étrangers aux intérêts municipaux. Leur rôle est complètement effacé
(1) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 216.
(2) Ibid., p. 248.
depuis 1330, et il est permis de croire que le contre-poids que, d'après le texte des règlements, ils étaient destinés à opposer aux artisans, resta illusoire. Ils s'en rendirent compte eux-mêmes et finirent, en 1384, par renoncer de leur plein gré à ce partage du pouvoir communal qui n'était plus pour eux qu'une charge inutile, une dépense vaine et une ennuyeuse corvée (i).
Depuis lors, jusqu'aux grandes guerres contre la maison de Bourgogne, les métiers dominèrent exclusivement dans la ville. Seuls jouirent désormais des droits politiques, ceux qui se firent inscrire sur leurs contrôles. Le conseil, dont les jurés étaient annuellement nommés par eux et surveillés par leurs gouverneurs, ne forma plus qu'un rouage administratif dont ils réglaient l'action à leur gré. Les deux « maîtres à temps » recrutés dans ce conseil étaient les exécuteurs des volontés du peuple, car toutes les questions importantes devaient être soumises à la délibération des trente-deux métiers, et tranchées dans chacun d'eux par recès ou « sieultes » à la majorité des voix. Ce qui frappe dans cette organisation, la plus purement démocratique que les Pays-Bas aient connue au moyen âge, c'est peut-être moins le principe du gouvernement direct du peuple par lui-même, que l'égalité absolue qui fut attribuée à chaque métier. Dans cette ville où aucune industrie n'était assez développée pour exercer l'influence prépondérante qui appartenait à la draperie en Flandre et en Brabant, toutes les corporations industrielles avaient des droits identiques. De même qu'il avait deux « gouverneurs »^ chaque métier envoyait deux jurés au conseil, et, dans les « sieultes », chacun d'eux avait également une voix. Le t3^pe constitutionnel liégeois s'explique donc par la situation économique de la ville. C'est une erreur que d'y voir, comme le fait Michelet dans des pages célèbres, une manifestation d'un prétendu sentiment démocratique wallon (2). Pour s'en convaincre, il suffit d'observer que
(1) F. Hénaux, Histoire du pays de Liège, t. I, p. 242 (Liège, i856). — De même, à Saint-Trond, en i3q3, les otiosi disparaissent et les jurés sont exclusivement nommés par les métiers. F. Straven, Inventaire des archives de la ville de Saint-Trond, t. I, p. ti6 (Saint-Trond, 1886).
(2) Histoire de France, t. VI, p. 146 (Paris, 1844).