VITALITÉ ÉCONOMIQUE DE LA FLANDRE
En somme, leurs produits ne semblent guère pénétrer en masse au delà du Rhin et de la Seine (i). Il en va bien autrement en Flandre. Ici les anciennes routes commerciales sont abandonnées dès le commencement du xiv^ siècle. Les foires de Champagne n'attirent plus vers la France les marchands flamands qui renoncent, à la même époque, à disputer à leurs voisins de Hollande la possession jadis si contestée des fleuves zélandais. C'est que la mer est devenue pour eux le grand moyen de transport et par là même la source de leur prospérité. Le tonnage du Zwin, déjà considérable au siècle prédédent, augmente avec une rapidité surprenante. Des trois grandes flottes que la république de Venise équipe chaque année, l'une cingle directement vers l'Écluse. Ses galères y rencontrent les coggen de Hambourg, de Lùbeck et de Dantzig, des bateaux anglais, gascons, portugais, catalans, et aucun de ces navires, après s'être débarrassé de sa cargaison, ne manque de la remplacer par un plein chargement d'étoffes. Dans tous les ports qui, du golfe de Finlande au fond de l'Adriatique, s'ouvrent sur la mer, les draps de Flandre emplissent les boutiques des détaillants, ou, réexpédiés vers l'intérieur, arrivent aussi loin que se font sentir . les dernières ondes du mouvement économique. Placés au centre même de ce mouvement qui entraîne sans relâche leurs produits dans la circulation générale, les ateliers flamands, par un rare privilège, n'ont point à se préoccuper de l'écoulement de ceux-ci, et jusque vers la fin du siècle, dans des circonstances normales, la demande en sera toujours de beaucoup supérieure à l'offre.
Cette puissante vitalité économique ne pouvait manquer d'amener des modifications profondes dans les institutions com-
(1) Tandis que les documents d'origine française mentionnent fréquemment les draps brabançons, ceux-ci sont infiniment moins bien représentés que les draps de Flandre dans les livres de comptes des marchands allemands du xiv« siècle. Voy. K. Koppmann, Johann 7 olners Handluugsbuck {Rostock, i885), H. Nirrnheim, Das Handlungsbuch Vickos von Geldersen (Hambourg-Leipzig, iSgS), C. Mollwo, Das Handlungsbuch von H. und J. Wittenborg (Leipzig, 1901). Les draps de Bruxelles, de Louvain, d'Anvers et de Malines que Pegolotti, Practica délia mercatura (Pagnini, Délia décima, t. III, pp. 20, 66, [Lisbonne et Lucques, 1766]) mentionne à Constantinople et à Famagouste, y arrivaient sans doute par l'intermédiaire du commerce français.
merciales. Elle rompit l'harmonie qui avait existé jusqu'alors entre l'organisation du trafic et son importance. Les gildes et les hanses, créées à une époque où les foires de Champagne formaient le débouché par excellence des draps de Flandre, se virent dans l'impuissance de conserver le monopole d'une exportation qui embrassait désormais presque toute l'Europe. Avec leurs privilèges, leur exclusivisme, le manque de souplesse de leur fonctionnement, elles n'apparaissent plus que comme des organismes usés, fatalement condamnés à disparaître. Visà-vis des nécessités nouvelles, elles se trouvent en somme dans une situation analogue à celle qui fut faite aux corporations de métiers quand, vers le xvi^ siècle, s'ouvrit l'ère de la manufacture capitaliste. Leur perte était d'autant plus certaine qu'elles avaient plus étroitement lié leur sort à celui de ce patriciat dont l'aurore du xiv^ siècle devait voir la chute. Elles furent emportées avec lui par la tourmente de 1302.
La révolution démocratique qui éclata brusquement en Flandre pendant le gouvernement de Jacques de Châtillon, est le point d'aboutissement d'une longue série d'agitations populaires qui, commençant dès la première moitié du xiii^ siècle, n'ont cessé de prendre avec le temps plus de gravité et plus de force.
L'occupation étrangère, la maladresse de Châtillon^ l'alliance du roi et des patriciens leliaerts contre les artisans, ne fournirent que l'occasion de triompher à un parti qui, en tout état de cause, était appelé à jouer tôt ou tard, dans l'histoire urbaine, un rôle de premier ordre. Ce parti est le parti des tisserands. C'est lui qui, depuis de longues années, avait inspiré et dirigé, dans les grandes communes, l'opposition au patriciat; c'est de son sein que sortit en 1302 le chef, Pierre De Coninc, autour duquel se groupèrent tous les mécontents ; c'est lui enfin qui, jusqu'à la paix d'Athis, non seulement fournit aux armées qui combattirent les troupes françaises sur les champs de bataille de Courtrai et de Mons-en-Pévèle, le meilleur de leur contingent, mais qui s'empara encore du gouvernement des villes au milieu des troubles provoqués par la guerre, et tenta de le transformer suivant ses vues et confor-