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LE PARTI DES TISSERANDS

mément à ses intérêts. Secondé par les autres artisans de la draperie, foulons, tondeurs, teinturiers, dont les aspirations se confondaient à ce moment avec les leurs, entraînant à leur suite le groupe nombreux des petits métiers heureux de la chute du patriciat égoïste qui les avait jusqu'alors tenus à l'écart de toute vie politique, les tisserands profitèrent de leur popularité pour réaliser un programme de réformes qui s'inspire évidemment des besoins et des tendances des ouvriers de la grande industrie. Ce programme, en effet, va bien au delà des revendications habituelles des artisans. Il ne se contente pas de faire à ceux-ci leur place dans l'administration communale, de les appeler au contrôle des magistrats, de leur accorder une représentation dans le conseil urbain, d'assigner à chacun d'eux sa part d'influence politique; il vise encore à introduire dans l'organisation même du travail des modifications profondes, à changer, dans une large mesure, la vie économique des cités. C'est en cela qu'il trahit nettement ses auteurs, et qu'il nous apparaît comme l'œuvre d'un groupe social de nature très particulière.

Tandis qu'à Liège, par exemple, comme dans presque toutes les villes du moyen âge, la révolution démocratique n'a eu pour résultat, tout d'abord, que de partager le pouvoir entre la grande et la petite bourgeoisie, puis de l'enlever à la première pour le donner à la seconde, mais sans modifier le régime des métiers ni porter atteinte à l'état économique sur quoi il reposait, il en alla très différemment en Flandre. C'est qu'ici les métiers qui s'emparèrent de la direction du mouvement, n'étaient pas des métiers comme les autres. Si les corporations des tisserands et des foulons présentent à première vue le même aspect que celles par exemple des boulangers, des forgerons ou des orfèvres, si on y rencontre la même hiérarchie entre apprentis, compagnons et maîtres, si comme elles, elles protègent leurs membres contre la concurrence des bras étrangers, si elles assignent aussi étroitement à chacun ses droits et ses devoirs, si elles offrent le même esprit de corps et les mêmes sentiments de solidarité, on s'aperçoit bientôt cependant qu'elles s'en distinguent complètement à bien des égards. A la

différence des autres artisans en effet, petits entrepreneurs indépendants travaillant pour le marché local et vendant sans intermédiaires à leurs clients de la ville ou de la banlieue les produits fabriqués avec une matière première qui leur appartient, les ouvriers de la draperie flamande, par là même que leur production, au lieu de se borner à la consommation indigène alimente un puissant commerce d'exportation, ne possèdent point la faculté de débiter eux-mêmes les tissus qu'ils confectionnent, et partant ne peuvent jouir de l'indépendance économique. La laine qu'ils mettent en œuvre leur est fournie par des marchands et c'est aux mains de ces mêmes marchands qu'elle retourne ensuite sous forme d'étoffe. Dès lors, tisserands, teinturiers, foulons, tondeurs, réduits à la condition de purs salariés, écartés du marché pour lequel ils produisent, se voient nécessairement soumis à une classe de donneurs d'ouvrage qui, dans les autres métiers, se confond avec les artisans eux-mêmes.

Les traits par lesquels on a coutume de caractériser l'industrie du moyen âge ne s'appliquent point à eux, et, empiétant en quelque sorte sur l'avenir, ils nous montrent déjà au XIII'' siècle, le spectacle que l'industrie à domicile a généralisé dans toute l'Europe après la Renaissance. On ne peut, si on veut apprécier nettement leur nature économique, les ranger encore, en dépit de leurs corporations, dans la catégorie des artisans de métiers, car dans le métier, les outils, l'atelier, la matière première forment la propriété du travailleur, le produit lui appartient et il l'écoulé directement au consommateur (i), alors que, si le drapier flamand reste propriétaire du capital d'outillage, le capital-produit lui échappe et appartient à l'entrepreneur-marchand qui fournit la matière première.

Cette subordination économique du travailleur à l'entrepreneur avait amené de bonne heure, par une conséquence nécessaire, la subordination des métiers de la laine aux gildes marchandes. Une législation rigoureuse s'était établie qui asservissait étroitement ceux-ci à celles-là, réservait aux

(i) K. Bâcher, Études d'histoire et d'économie politique, trad. par A. Hansay, p. 145 et suiv. (Bruxelles, 1901.)

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