LE PARTI DES TISSERANDS
coomannen la nomination des rezvards et des vi?iders de la draperie, leur abandonnait la surveillance et la réglementation de l'industrie, punissait du bannissement de simples infractions à la technique, et allait jusqu'à promulguer la mort en cas de grève ou de réunion non autorisée (i). Ainsi les artisans drapiers qui assuraient la richesse des villes et qui formaient la partie la plus nombreuse de leur population en étaient aussi les habitants les plus pauvres et les plus méprisés. Il n'était pas jusqu'à leur relégation dans de misérables faubourgs groupés aux portes des cités qui n'indiquât en eux une classe inférieure, séparée par un profond fossé du reste de la bourgeoisie.
Le coup d'audace des « matines brugeoises » leur donna l'occasion si longtemps attendue et si souvent cherchée, de se débarrasser pour toujours de la diminutio capitis dont ils étaient frappés. Mais il ne suffisait pas pour cela, d'enlever aux patriciens leurs privilèges politiques, il fallait encore abolir la dépendance des ouvriers de la grande industrie à l'égard des marchands, en autorisant chacun à participer au commerce de la laine et des draps. Pour accomplir ces réformes, les tisserands s'emparèrent partout de l'administration urbaine et confièrent à leurs doyens, dont le nom apparaît alors pour la première fois dans l'histoire, l'organisation d'une sorte d'état de siège ou si l'on veut de terreur qui fît, pendant deux ans, des artisans de la draperie, les maîtres et seigneurs des villes (2). Les nouvelles administrations révolutionnaires accomplirent les divers points de leur programme, et les fils de Gui de Dampierre se gardèrent bien d'en entraver l'exécution, n'osant se brouiller avec le puissant parti qui disposait des masses populaires dont l'appui leur était indispensable pour résister à Philippe le Bel. Le i" août 1302, lors de son entrée à Bruges après la victoire de Courtrai, Jean de Namur faisait solennellement appendre son sceau à une charte déclarant tous les habitants de la ville et tous ceux qui viendraient s'y fixer à l'avenir, libres de se livrer à toute espèce de
(1) Voy. le tome I de cet ouvrage (2^ édit.), p. SSy.
(2) Voy. à cet égard un instructif document yprois dans F. Funck-Brentano, Additions au Codex diplomaticus Flandriae (Bibl. dé l'École des Chartes, t. LVII [1896J, p. 37 et suiv.).
commerce ou de profession manuelle (i). Par là, les ouvriers drapiers atteignaient au but principal de leurs revendications. La liberté du commerce entraînait la disparition du régime industriel maintenu par les gildes. Elle établissait l'égalité entre les tisserands et les autres métiers, elle les autorisait à se procurer la matière première, à vendre eux-mêmes le produit de leur travail, bref, elle leur donnait l'indépendance économique, et, par là même, la considération sociale qui leur avait été refusée tant qu'ils étaient restés de purs salariés. Les wevers devenaient à leur tour des petits entrepreneurs ; leurs corporations, jusqu'alors tenues en tutelle, obtenaient l'autonomie et le self-govern?neiit, recevaient le droit de juridiction sur leurs membres, et, chargées désormais de la police industrielle, se hâtaient d'élaborer des règlements plus humains et compatibles avec la dignité du travailleur. Dans ces règlements, qui malheureusement ne nous ont été conservés qu'en très petit nombre, on voit le bannissement et la peine de mort remplacés par des amendes, et on lit la défense d'employer l'ouvrier à des besognes serviles {schalkelij k werK) (2),
L' « homme aux ongles bleus » sort enfin de la condition humiliante où il a trop longtemps vécu; il marche de pair avec les autres bourgeois, il veut faire disparaître dans tous les domaines les marques de son ancien abaissement. A peine la démocratie a-t-elle triomphé, le « commun » entreprend à Ypres la construction d'une nouvelle enceinte qui doit réunir au reste de la ville les faubourgs qu'il habite et affirmer par là qu'il n'existe plus désormais pour toute la population qu'un même droit de cité (3).
La paix d'Athis (1304), en mettant fin à la guerre contre la France, mit fin aussi au gouvernement révolutionnaire établi dans les villes par les tisserands.
Robert de Béthune, que la mort de Gui de Dampierre venait
(i) Warnkoenig-Gheldolf, Histoire de la Flandre, t. IV, p. 3i2 (Bruxelles, i85i). — Cf. pour Gand. Limburg-Stirum, Codex diplomaticus Flandriae, t. I, p. 3io (Bruges, 1879).
(2) Warnkoenig-Gheldolf, loc. cit., p. 85 etsuiv.
(3) H. Pirenne, Documents relatifs à l'histoire de la Flandre pendant la première moitié du XI V« siècle [Biillet. de la Comm. royale d'Histoire, 5" série, t. VII [1897], p. 477 et suiv.).