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LES VILLES SOUS ROBERT DE BEÏHUNE

d'appeler au gouvernement du comté (mars 1305), se vit assailli aussitôt de plaintes et de réclamations. Les Leliaerts et les patriciens rentrés dans le pays exigeaient des enquêtes sur les violences de toute espèce dont ils avaient été victimes ; les Trente-Neuf de Gand cherchaient à reprendre le pouvoir ; à Ardenbourg, les membres de la gilde supprimée prétendaient récupérer le droit d'être seuls éligibles à l'échevinage (i). Comme il arrive si souvent après un grand bouleversement social, les anciens privilégiés n'avaient rien oublié ni rien appris, et ils ne visaient qu'au rétablissement complet de l'ordre de choses antérieur. Ce qu'ils voulaient, c'était en somme une restauration patricienne qui eût donné aux villes flamandes une constitution identique à celle qui fonctionnait de l'autre côté de l'Escaut, chez leurs voisins du Brabant, qui eût remis toute l'administration urbaine aux mains des lignages et courbé de nouveau, sous des gildes omnipotentes, les masses affranchies des ouvriers drapiers.

Mais le comte ne pouvait se prêter à une telle politique. Il n'oubliait pas que les Leliaerts et le patriciat avaient pris contre son père le parti de la France, et il savait qu'il ne devait la couronne qu'à la résistance opposée à Philippe le Bel par les tisserands et les foulons. Il voulait d'autant moins rompre avec eux que, ne considérant la paix d'Athis que comme une trêve et bien décidé à reprendre les armes à la première occasion favorable, il se réservait de faire appel encore à l'énergie et à la vigueur militaire dont ils avaient déjà donné tant de preuves. Mais s'il n'entendait pas suivre la conduite du duc de Brabant et se poser en défenseur de la haute bourgeoisie contre le « commun », il ne pouvait non plus capituler devant celui-ci et persister dans l'attitude que ses frères avaient été contraints de prendre pendant la guerre. Il laissa disparaître le régime révolutionnaire installé dans les villes par les tisserands; les administrations provisoires firent place à des échevinages, institués conformément aux chartes ; à l'état de siège se substitua le fonctionnement normal de la justice.

(1) Warnkoenig, Flandrische Staats-itnd Rec/itsgeschichte, t. II, 2* partie, P. J., p. 32 (Tubingue, iSSy).

Les métiers furent bien loin d'ailleurs de perdre toutes les ' conquêtes qu'ils venaient de faire. Ils conservèrent leurs corporations autonomes, le droit de se livrer au commerce, une part d'intervention considérable dans la vie publique. On ne reconstitua en face d'eux ni les gildes, ni l'ancien patriciat, définitivement déraciné par la révolte populaire. On ne leur enleva que le droit qu'ils s'étaient arrogé pendant la guerre, d'administrer les villes sans tenir compte d'autres intérêts que les leurs. Si la haute bourgeoisie ne récupéra aucun de ses privilèges, il était impossible cependant de l'exclure de l'exercice du pouvoir municipal. Le but poursuivi fut de partager celui-ci entre elle et les métiers et d'établir un équilibre stable entre les poorters, rentiers ou grands marchands, et les neeringen. Le système adopté était en somme celui que la lettre de Saint-Jacques introduisit à Liège trente ans plus tard ; il visait évidemment à réconcilier les divers groupes de la population urbaine en accordant à chacun d'eux, dans le gouvernement municipal, une influence correspondant à ses intérêts (i).

(i) On n'a pas encore étudié en détail les divers essais qui furent tentés dans les villes pour arriver à cet équilibre. Le trait caractéristique qu'ils présentent est de restituer aux bourgeois non compris dans les métiers, c'est-à-dire aux bourgeois aisés, leur part d'influence à côté de ceux-ci. La tentative de restauration des gildes ayant échoué dans toutes les villes flamandes (cf. plus haut, p. 48), sauf à Audenarde où la Coopmanne-Gulde se maintint (Voy. L. Van Lerberghe et J. Ronsse, Audenaerdsche Mengelingen, t. II, p. 488 [Audenaerde, 1846]), la poorterie fut partout organisée en membre distinct de la ville. Quant aux métiers, ils furent répartis en divers groupes, avec prépondérance plus ou moins marquée pour les métiers de la laine. Chaque groupe possédait son doyen (deken) ou son capitaine (hooftman), élu annuellement et représentant ses intérêts auprès de l'échevinage, à l'établissement duquel le prince continua de collaborer au moyen d'électeurs (kie^ers) ou commissaires agissant conjointement avec des commissaires désignés par la ville. C'est à Ypres et à Gand que la nouvelle répartition de la population urbaine apparaît sous sa forme la plus caractéristique. A Ypres, la commune comprend quatre corps : \° poorterie, à laquelle sont adjoints les vier neeringen, c'est-à-dire les bouchers, poissonniers, teinturiers et tondeurs {seeriers), 2° wei/ambocht (tisserands), 3» vullerie (foulons) et 4° gemeene neeringen, renfermant tous les autres métiers. A Gand, le système est analogue, mais depuis iSSgi36o, les foulons, subjugués par les tisserands, cessèrent de former un corps politique et la population ne comprit plus que la poorterie, la weverie et les cleene ambachten au nombre de 5g, puis plus tard de 53. (Voy. J. Vuylsteke, Rekeningen der stad Gent, t. IV, p. 524 et suiv. [Gand, 1893]). A Bruges, où la draperie jouait un moindre rôle, les métiers de la laine n'exercèrent pas la prépondérance qu'ils possédèrent à Gand et à Ypres. La commune était répartie en neuf membres : i' poorterie, 2" tisserands, foulons, tondeurs et teinturiers, 3° bouchers

NOUVEAUX CONFLITS 6l

Et cependant, ce n'est pas la paix qui en sortit, mais une ère d'agitation perpétuelle et de formidables révoltes. A peine quelques années se sont-elles écoulées, les haines se déchaînent aussi terribles qu'à l'époque où les patriciens tenaient les artisans sous le joug. A Ypres, les riches craignant d'être massacrés par le « commun », supplient le roi de France de faire surseoir à la démolition des murailles qui entourent encore la vieille ville où ils résident (i). A Bruges, à Ardenbourg éclatent des émeutes sanglantes (2). A Gand, en 13 10 et en 1320, les tisserands se soulèvent et la série sinistre des bannissements et des exécutions recommence (3). Sans doute, ces mouvements populaires s'expliquent en partie par l'obligation de payer les amendes formidables imposées par la paix d'Athis, mais ils ont aussi des raisons plus profondes. Il ne sera pas difficile de les découvrir si l'on observe qu'ils ont eu presque exclusivement pour auteurs les ouvriers de la draperie et que le reste des métiers, satisfait sans doute des concessions qu'il avait obtenues, ou n'y a pris aucune part ou ne s'y est mêlé que dans une mesure très restreinte. C'est qu'en effet les tisserands s'aperçurent bientôt qu'ils n'avaient pas atteint au but de leurs efforts. Les gildes avaient été supprimées, la liberté commerciale étendue à tous, et pourtant leur position ne

et poissonniers, 4» les dix-sept neeringen, 5° le hamere ou métiers travaillant le métal, 6° le ledre ou métiers travaillant le cuir, 7° le naelde ou métiers travaillant à l'aiguille, 8° les boulangers, chapeliers, etc., 9° les courtiers (makelaeren) et quelques autres petits métiers. Le nombre total des métiers ainsi groupés était de 52 au xv« siècle. Au xive siècle, le nombre des groupes semble avoir été plus considérable. En i36i, par exemple, on rencontre, à côté des représentants (ie la poorterie, les « deken van den wevers, van den bakers, van den vaerwers, de scildrake van den vleeschauvs^ers, de deken van den temmerlieden, van den smeden, van den cordewaniers, van den hudevetters, van den sceppers, van den oudecleedcopers, van den makelaers ». Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de la ville de Bruges, t. II, p. io5 (Bruges, iSyS). — Un état de choses analogue se rencontre dans les villes italiennes du moyen âge. Voy. Goldschmidt, Universalgeschichte des Handelsrechts, t. I, pp. 160, 161 (Stuttgart, 1891).

(1) H. Pirenne, Documents etc., p. 28.

(2) Gilliodts Van Severen, op. cit., t. I, p. 804 [a* i3io] (Bruges, 1872); Suint- Genois, Inventaire des chartes des comtes de Flandre, p. 356 [a° i3io-i 1] (Gand, 1843-46). — Cf. Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 5 14 (Paris, 1897).

(3) Limburg-Stirum, Codex diplomaticus Flandriae, t. Il, p. 273 (Bruges, 1889); P. Van Duyse et E. De Busscher, Inventaire des archives de la ville de Gand, p. 99 (Gand, 1867).

s'était pas améliorée. Leur rêve d'indépendance économique ne s'accomplissait pas. L'idéal social pour lequel ils avaient combattu et qu'ils voyaient réalisé dans l'organisation des autres métiers demeurait aussi loin d'eux qu'il l'avait jamais été. Tls restaient, comme jadis, des travailleurs à domicile, des salariés au service de marchands capitalistes. Il leur importait peu d'avoir conquis des droits politiques, d'être soumis à une législation plus douce, de pouvoir élire entre eux les chefs de leurs corporations, si, malgré tout cela, ils se voyaient réduits à travailler perpétuellement pour des donneurs d'ouvrages. Plus grands avaient été leurs espoirs, plus amère était leur désillusion^ et ils reportaient maintenant sur les poorters et les « bonnes gens » qui les employaient, la haine qu'ils avaient jadis vouée aux gildes. Ils se trompaient pourtant en se croyant leurs victimes : ils n'étaient que les victimes de la grande industrie.

La suppression des gildes, en effet, ces organismes surannés et vieillis, n'avait point mis fin, dans les grands centres manufacturiers de la Flandre, à l'intervention du capital; elle n'avait fait que modifier le mode de cette intervention. Pour quecellerci disparût, il eût fallu que la draperie, renonçant à l'exportation qui la faisait vivre, se contentât du marché local. Alors, mais alors seulement, le tisserand eût pu devenir ce qu'il voulait être, un véritable artisan médiéval, un drapier tel qu'on en rencontrait dans presque toutes les villes de l'époque, vendant au détail dans sa boutique les pièces d'étoffe fabriquées par lui.

Mais plus l'industrie s'affranchissait du marché local, plus ses produits rayonnaient par le monde, plus elle consommait de quantités de cette précieuse laine d'Angleterre qui garantissait la finesse de ses tissus, et plus aussi se manifestait l'impossibilité pour l'artisan de s'affranchir du marchand détesté. Seuls, en effet, de riches marchands pouvaient approvisionner de matières premières en masses suffisantes, les ateliers toujours actifs, seuls aussi, ils pouvaient suffire aux commandes en gros des acheteurs étrangers, de cette foule cosmopolite de facteurs et de commis de toutes nations qui encombrait les halles et emplissait les « hôtels » des courtiers. Ainsi la

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