‹ Histoire de BelgiqueChapitre 31 sur 203 · OUVRIERS ET ENTREPRENEURS · texte numérisé non relu

OUVRIERS ET ENTREPRENEURS

liberté du commerce si solennellement proclamée n'avait servi de rien aux ouvriers. A la gilde, se substituait un nouveau groupe de capitalistes qui, s'il ne possédait ni monopole légal, ni privilèges politiques, n'en conservait pas moins, de par la nature même des choses, la direction de la vie économique. Bref, le travail et l'entreprise ne parvenaient pas à se réunir dans les mêmes personnes, et, plus la prospérité de la draperie augmentait, plus nettement s'accusait l'impossibilité pour les artisans de prendre part, avec leurs faibles ressources, aux opérations commerciales de plus en plus importantes qu'exigeaient son approvisionnement et l'écoulement de ses produits. Ne nous figurons pas cependant les capitalistes de l'époque sous un aspect trop moderne. Les conditions générales de la vie économique du moyen âge, l'état rudimentaire du crédit assignent à leur activité des limites étroites. Il ne faut voir en eux que des bourgeois aisés, qui profitent de l'avantage que leur donne la fortune pour se livrer à de fructueuses opérations de vente et d'achat en grand. Mais ils sont bien loin de former une classe professionnelle : les termes mêmes par lesquels on les désigne : poorters, lieden die van ghenen ambachte en ziJ7i, indiquent bien que le négoce ne constitue pour eux qu'une occupation accessoire et pour ainsi dire adventice ( i ) . Différents en cela des grands entrepreneurs de l'époque moderne, ils se gardent de s'engager complètement dans les affaires, ils n'y

(1) En revanche, on ne remarque pas qu'ils pratiquent en même temps le commerce de détail. A cet égard, ils diffèrent considérablement des commerçants des villes allemandes qui mènent de front le grand et |le petit commerce. Voy. G. Von Belovv^, Grosshdndler iind Kleinhàndler im deuischen Mittelalter {Jahrbûcher fur Nationaloekon. und Statistik, t. LXXV [igoo], p. 1 et suiv.). On peut donc affirmer, avec les restrictions faites ci-dessus, qu'il existe en Flandre, au XIV'' siècle, une classe de grands marchands. Les comptes de la « boite de Calais » au xiv« siècle (c'est-à-dire de l'impôt levé sur les laines amenées dans ce port) conservés aux Archives du département du Pas-de-Calais, donnent d'intéressants détails sur l'importance de leurs opérations. Il est naturellement impossible de fournir dans un ouvrage comme celui-ci les preuves détaillées de ces affirmations. Je me contente d'un exemple. En i326 les « vallets » de trois marchands de Bruges importent pour leurs maîtres 3ii balles de laine. Nous avons évidemment affaire ici à de grands commerçants. D'autre part, nous savons que les trois marchands en question étaient de riches bourgeois propriétaires de maisons et de rentes. Tous trois furent échevins et tuteurs (voogden) des Bégards lesquels s'occupaient, comme on sait, du tissage des laines. L'un d'eux était en même temps changeur, mais aucun ne nous apparaît comme s'occupant du commerce de détail.

risquent qu'une partie de leurs revenus, et, pour se convaincre de la différence qu'il présentent avec le haut commerce de notre temps, il suffit de constater qu'aucun d'eux, dans cette Flandre où les banquiers lombards existent pourtant en si grand nombre, ne travaille avec des capitaux empruntés. Il est incontestable néanmoins qu'ils entreprennent de très vastes opérations et les textes nous montrent fréquemment des marchands de laine achetant à la fois, soit en Angleterre même, soit à l'étape de Bruges, des centaines de balles. Mais c'est que l'association compense la modicité des mises individuelles, et qu'en formant des compagnies temporaires^ les coomannen peuvent réaliser des achats en gros que, réduits à ses propres ressources, aucun d'eux n'oserait entreprendre. L'exiguïté de leurs capitaux oblige d'ailleurs les marchands à se contenter d'un rôle assez restreint. Par là encore ils présentent un tout autre aspect que l'entrepreneur moderne, qui non seulement acquiert la matière première, mais encore la fait mettre en œuvre. La laine, en effet, ne passe point directement des marchands en gros aux ouvriers qui la façonnent. Entre les deux groupes s'interposent les marchands de drap. Capitalistes comme les premiers, ils se procurent la laine auprès d'eux, la répartissent ensuite entre les petits ateliers des maîtres tisserands, et vendent enfin pour leur propre compte les produits fabriqués (i).

(i) Le nombre de ces marchands drapiers était fort considérable. Un document yprois de i3o2 (Diegerick, Inventaire des archives de la ville d'Ypres, t. I, p. 182 [Bruges, i853J), en mentionne environ 140 à propos d'un achat de draps fait pour vêtir les arbalétriers de la ville. Tous ces drapiers ne se trouvaient naturellement pas dans la même situation. On rencontre parmi eux les représentants des principales familles patriciennes de la ville vendant à la fois de :o à 3o pièces. D'autres, de condition plus modeste, ne fournissent qu'une à 5 pièces. Parmi ces drapiers, plusieurs ne s'occupaient évidemment, comme les Gewandschneider d'Allemagne, que du commerce de détail. On rencontre en effet, dans les villes flamandes.des lakensnieders ougoede lieden van der SMerfe(Gilliodts Van Severen, Invent, des arch. de Bruges, t. III, pp. 166, i85 [Bruges, 1875] et Delepierre, Précis des archives de la Flandre occidentale, t. I, p. 68 [Bruges, 1840]). Mais ces commerçants, à la différence de ce que l'on constate en Allemagne, ne jouèrent qu'un rôle très modeste tant que l'industrie drapière resta florissante. Il faut considérer le drapier flamand, en règle générale, comme un entrepreneur, grand ou petit, faisant fabriquer la laine achetée par lui et vendant les draps confectionnés, par pièces entières, à une clientèle composée surtout d'acheteurs étrangers.

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