‹ Histoire de BelgiqueChapitre 32 sur 203 · OUVRIERS ET ENTREPRENEURS · texte numérisé non relu

OUVRIERS ET ENTREPRENEURS

Cette esquisse sommaire suffit à montrer en quoi la draperie tiamande du xiv^ siècle se rapproche de la grande industrie moderne, mais aussi par quoi elle en diffère. Comme celle-ci, travaillant pour un marché fort étendu, elle présente nécessairement un caractère capitaliste. Mais ce caractère ne l'imprègne pas tout entière. Tandis que de nos jours le fabricant est tout à la fois détenteur de la matière première, des instruments du travail et des produits fabriqués, qu'il réunit en sa personne la double qualité d'entrepreneur et de marchand, et que les bénéfices qu'il réalise par le commerce viennent continuellement entretenir ou augmenter les fonds engagés dans ses opérations multiples, c'étaient une série de groupes distincts qui se partageaient en Flandre ces diverses besognes. Le commerce et l'industrie nous y apparaissent parfaitement séparés. Celui-là est exercé par deux groupes de grands marchands, celle-ci est abandonnée au métier. Le capital intervient déjà dans une large mesure, mais il est trop faible pour tout absorber et tout envahir. Eparpillé dans une foule de mains, il ne possède point la puissance que lui donne aujourd'hui sa formidable concentration. Ses détenteurs doivent se borner à une activité restreinte, se partager les rôles et laisser subsister en face d'eux une classe d'ouvriers qui, s'ils se voient réduits à la condition de salariés perpétuels, possèdent pourtant, par leur organisation corporative, une force avec laquelle, pendant tout le siècle, il faudra nécessairement compter.

Car, jusqu'au jour où la décadence de la draperie changera complètement les conditions d'existence des villes, les tisserands n'abandonneront pas leur idéal d'indépendance économique. Avec une inlassable énergie, ils tenteront l'impossible pour se soustraire à la subordination que leur impose la natur^ même de leur industrie, et, plus large sera leur intervention dans les troubles civils qui donnent à l'histoire d'Ypres, de Bruges et de Gand un caractère si dramatique, plus nettement aussi y apparaîtra le conflit, presque moderne, du capital et du travail.

On aurait peine à comprendre comment ce conflit a pu durer si longtemps, comment la classe ouvrière s'est trouvée capable

de suffire aux gigantesques efforts qu'elle a fournis et de supporter sans disparaître les sanglantes répressions dont elle a été l'objet, si l'on ne savait que le nombre lui donnait la force. Il serait du plus haut intérêt de posséder à cet égard des données précises. Nous n'en avons malheureusement aucune qui date du xiv* siècle. On ne peut douter cependant que dans les grandes villes flamandes, les artisans de la draperie ne formassent la majeure partie de la population. L'équilibre que présentent la plupart des villes médiévales entre les diverses professions est ici complètement rompu à l'avantage de l'une d'elles, et nous nous trouvons en face d'une situation qui rappelle de très près celle des centres manufacturiers de notre époque. Un simple fait le montrera mieux que de longs commentaires. A Ypres, en 1427, c'est-à-dire à une époque où les lamentations sur la ruine de la ville et l'état misérable de la draperie sont incessantes, celle-ci comprend encore 50 p. c. de l'ensemble des professions (i), tandis qu'à la même date, à Francfort-sur-le-Main (2), elle n'y intervient que pour 16 p. c. D'ailleurs, les comptes communaux de Gand, d' Ypres, de Bruges, nous attestent du moins, à défaut d'autres renseignements, la puissance militaire des tisserands et des foulons. En 1340, par exemple, le contingent envoyé par les Gantois au siège de Tournai se compose de 1 800 wevers et de 1 200 volders, tandis que les cleene neerijighen ne mettent sur pied, tous ensemble, que 2100 hommes (3).

Mais la force que le nombre donne aux métiers de la draperie est contrebalancée par l'opposition toujours croissante qu'ils ont à combattre. Non seulement la poorterie, la bourgeoisie

(1) Ce détail est emprunté à des documents inédits relatifs à la population de la ville d'Ypres, qui seront prochainement publiés. — Comparer la description de l'organisation du travail à Florence dans le beau livre de A. Doren^ Studien aus der Florentiner Wischaftsgeschichte, t. I, p. 219 et suiv. (Stuttgart, igoi).

(2) K. Bûcher, Die Bevôlkerun^ von Frankfurt am Main im XIV und XV Jahrhundert, t. I, p. 210 et suiv. (Tubingue, 1886),

(3) Rekeningen der stad Gent, t. II, p. 85. — En '.356, les 52 petits métiers fournirent 5,237 hommes, les foulons 1,900; le contingent des tisserands n'est pas donné. J. Vuylsteke, Annales de la Soc. d'hist. et d' archéologie de Gand, t. I [1894]. p. 38.

TISSERANDS, FOULONS ET PETITS MÉTIERS d-J

riche dans laquelle se recrutent les marchands de drap et les marchands de laine, forme contre eux un parti dont l'infériorité numérique est compensée par la supériorité financière, mais presque toujours, et de plus en plus à mesure que les conflits deviennent plus aigus, la majeure partie des petits métiers adopte une attitude hostile à leur égard. Les revendications économiques des tisserands et des foulons leur sont, en effet, étrangères. Vivant du marché local, ils ont d'autres intérêts et d'autres besoins que les travailleurs de la grande industrie, dont les grèves et les révoltes incessantes portent de graves atteintes à leur commerce de détail. Ainsi le « commun », allié jadis contre le patriciat, se divise en groupes ennemis. Les tisserands ne parviennent plus comme auparavant à l'attacher à leur cause. Bien plus! au sein même de la draperie, ils voient se lever contre eux des adversaires redoutables : les foulons.

La lutte des tisserands et des foulons qui a si souvent ensanglanté les rues des villes manufacturières et contribué à l'échec du mouvement démocratique, s'explique très simplement par la technique même de l'industrie drapière. Le travail de la laine exige, comme on sait, une série d'opérations distinctes : filage, tissage, foulage, tondaison et teinture, qui sont pratiquées chacune par un groupe spécial d'artisans et qui, sauf la première, exercée exclusivement par des femmes, soit en ville, soit à la campagne, ont donné naissance à autant de corporations de métiers. Mais entre ces métiers doit s'établir une hiérarchie qui, s'adaptant nécessairement à la marche même du travail, a pour conséquence de les soumettre plus ou moins étroitement aux tisserands. C'est, en effet, dans les ateliers des tisserands que la laine se transforme en étoffe, et les diverses manipulations par lesquelles cette étoffe doit passer ensuite avant son entier achèvement, n'ont pour but que de lui donner la force, la souplesse et la couleur, mais n'y changent plus rien d'essentiel. Aussi, les tisserands sont-ils appelés à contrôler le travail des foulons, des tondeurs et des teinturiers qui achèvent leur ouvrage, et en arriveront-ils bientôt à prétendre même fixer leur salaire. Mais dès lors sous la conduite des foulons, les plus nombreux d'entre eux, tous se lèvent pour la défense de

leur autonomie (i), et il ne sera pas rare de les voir, pour résister à leurs adversaires^ faire cause commune avec les marchands et les petits métiers.

C'est, comme on le voit, dans un milieu singulièrement complexe, que se déroulera au xiv" siècle l'histoire des villes flamandes, et, s'il a fallu y insister assez longuement, c'est non seulement parce qu'il est bien rare de rencontrer ailleurs au moyen âge un spectacle semblable à celui qu'il nous présente, mais surtout, parce que les rivalités d'intérêts et les oppositions sociales que nous y avons découvertes, ne cesseront pas d'exercer une action prépondérante sur la marche des événements si importants dans lesquels le comté a été entraîné du règne de Louis de Nevers à celui de Philippe le Hardi.

(i) Les scerres (tondeurs), huutslagers (rameurs de drap), strijkers (laineurs), ghereeders (apprêteurs de drap), vouders (plieurs de drap) et lakenboeters (sorte d'appréteurs) étaient considérés comme faisant partie de la voirie. Vuylsteke, loc. cit, p. 38,

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