LE SOULÈVEMENT DE LA FLANDRE MARITIME ET LA BATAILLE DE GASSEL
Depuis le commencement du xii^ siècle, les rapports de la Flandre avec la France n'ont cessé d'être déterminés par l'attitude des villes. En 1127, après le meurtre de Charles le Bon, la révolte de Bruges, de Gand, de Lille et de Saint-Omer, provoque la chute de Guillaume de Normandie et fait avorter la première tentative risquée par la couronne pour soumettre le comté à son influence. Sous le règne de Philippe- Auguste, c'est grâce aux communes que, malgré l'habileté du roi, Baudouin VIII recueille l'héritage de Philippe d'Alsace. Plus tard, la lutte entre Philippe le Bel et Gui de Dampierre passe par les mêmes péripéties et se dénoue de la même manière que le conflit entre l'aristocratie urbaine et le « commun ». Enfin, la démocratie triomphante retarde longtemps, pendant le gouvernement de Robert de Béthune, l'accomplissement de la paix d'Athis, et, sous Louis de Nevers, oblige Philippe de Valois à livrer contre elle l'une des grandes batailles du xiv^ siècle.
Ainsi partout la politique des villes se rattache à la politique générale. La puissance des grandes communes flamandes se fait sentir^ comme leur commerce et leur industrie, bien au delà
des frontières étroites d'une province. Leurs rivalités, leurs démêlés avec leurs princes acquièrent une importance européenne et provoquent l'intervention de la France, comme de l'autre côté des Alpes les querelles intestines des républiques municipales de la Lombardie et de la Toscane sollicitent l'attention des empereurs et influent sur leur conduite à l'égard de la Péninsule.
La substitution du régime populaire au régime aristocratique au commencement du xiv* siècle n'avait modifié en rien l'attitude des villes de Flandre à l'égard du prince. Malgré la haine qui les divisait, patriciens et métiers se trouvaient d'accord pour repousser toute ingérence étrangère dans les affaires municipales et pour réduire au minimum la participation du comte et de ses baillis dans l'administration urbaine. Ces tendances à une autonomie de plus en plus complète ne pouvaient se manifester, il est vrai, que dans les grandes communes, assez fortes pour s'arroger des prérogatives envahissantes qu'elles décoraient ensuite du nom de « franchises » (vrijheden). Dès le milieu du xill® siècle, on avait vu les échevins de Gand, de Bruges, d'Ypres, de Lille et de Douai, former sous le titre d' « échevins de Flandre », un collège qui se fit une place considérable dans la constitution politique du pays en devenant le représentant et l'organe des intérêts urbains. Sous le règne de Gui de Dampierre, le mouvement ne fait que s'accentuer. Les villes principales cherchent visiblement à se soumettre le plat-pays, oubliant que, hors des limites de leur banlieue, elles n'ont « ne cognissance, ne jugement, ne administration, ne pooir nul (i) ».
Les événements de 1302, loin de mettre fin à ces usurpations sur les droits du prince, les rendirent au contraire défini-
(1) Kervyn de Lettenhove, Étude sur l'histoire du XIH" siècle, p. 52 (Bruxelles, i853).
LES « TROIS VILLES » DE FLANDRE Jl
tives en leur donnant la consécration légale. Jean de Namur n'avait rien à refuser aux communes. Six semaines après avoir proclamé à Bruges la liberté du commerce, il accordait à la ville le droit d'instituer les échevins dans toutes les localités dont elle était chef-sens, et, deux ans plus tard, il lui reconnaissait le privilège de se faire suivre à la guerre par les gens du Franc et par les habitants des smale steden de sa châtellenie (i). Cette dernière ne formait plus dès lors qu'une sorte de prolongement du territoire urbain, qu'une banlieue démesurément étendue, bien plus redoutable pour le comte et bien plus indépendante de son autorité qu'à l'époque déjà lointaine où elle relevait de châtelains féodaux.
Robert de Béthune ne chercha point à reprendre aux grandes villes les concessions qui leur avaient été faites pendant la guerre. Obligé de se les concilier pour s'assurer leur appui contre la France, il les laissa même réaliser de nouveaux progrès, asseoir de plus en plus solidement leur pouvoir sur les châtellenies et augmenter leur indépendance à l'intérieur. Elles partagèrent alors avec le prince le gouvernement territorial et se considérèrent, en face de lui, comme les représentants de ce pays de Flandre dont elles formaient les trois membres principaux et qu'elles comparaient à un édifice reposant sur elles comme sur trois puissantes colonnes (2).
Le règne de Louis de Nevers s'ouvrit pour les « trois villes de Flandre » sous les plus heureux auspices. Les embarras du jeune prince, dont les droits à la couronne étaient combattus par son oncle Robert de Cassel, leur fournirent une occasion excellente d'affermir encore leur situation. Par crainte de les voir se prononcer pour son compétiteur, Louis, à peine arrivé en Flandre, leur octroya toutes les libertés qu'elles demandèrent. Dès le mois d'octobre 1322, il garantissait à Ypres et à Bruges l'exercice exclusif de la draperie dans leurs châtellenies (3), tandis que Gand, déjà gratifié de ce privilège, voyait
(1) Warnkoenig-Gheldolf. Histoire de Flandre, t. IV, pp. 3i3, Sao.
(2) N. de Pauw, Ypre jeghen Poperinghe angaende den verbonden, p. 88 (Gent, 1899).
(3) Diegerick, op. cit., t. I, p. 291. Gilliodts Van Severen, op. cit., t. I, p. SSy.
son baillage étendu sur le pays de Waes et sur celui des Quatre-Métiers (i).
Ainsi, la politique urbaine, constamment favorisée par les circonstances, l'emporta dans tous les domaines pendant le premier quart du xiv^ siècle. Le pouvoir princier qui, au cours du siècle précédent, avait réussi à triompher de l'opposition féodale, et à substituer partout aux droits héréditaires des châtelains, l'autorité de baillis révocables nommés par lui et responsables devant lui seul, fut réduit à capituler devant les grandes villes. Le terrain qu'il avait lentement gagné, il le perdit en quelques années, et il semblait que les comtes n'eussent substitué à la vieille organisation un S3^stème d'administration plus moderne et mieux en harmonie avec l'état social nouveau, que pour faciliter aux communes la conquête du pays. A l'époque où Louis de Nevers succède à Robert de Béthune, en effet, la prépondérance de celles-ci est irrésistible, et, comparée à la leur, l'influence du comte paraît réduite à rien. La Flandre est désormais divisée en « quartiers » abandonnés à la direction exclusive des grandes cités, et il s'en faut de peu qu'elle ne présente un spectacle analogue à celui des tyrannies municipales de l'Italie.
Aussi loin que porte le regard, du haut du beffroi de chacune des « trois villes », tout, de gré ou de force, est soumis à l'ascendant urbain. Dans un rayon de plusieurs lieues en dehors de leurs murailles, Bruges, Gand et Ypres contrôlent l'exercice de la juridiction, soumettent les habitants au service militaire, interdisent aux villages de participer à cette industrie drapière dont elles se réservent le monopole et qui, assurant leur richesse, leur assure aussi la force de maintenir le platpays sous le joug. Car ce n'est pas en protectrices qu'elles interviennent autour d'elles, mais en maîtresses rigoureuses et impitoyables. La liberté dont elles ne cessent de se réclamer a pour conséquence l'obéissance et même la servitude d'autrui. Leurs artisans, si jaloux de leur indépendance et si fiers de
(i) VanDuyse et De Busscher, op. cit., p. io5. — Pour les privilèges antérieurs de Gand voy. Diegerick. op. cit., t. I, p. 246 [a» i3i4] et Diericx, Mémoires sur les lois des Gantois, t. II, p. 23 1 [a" 1296] (Gand, 1818).