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LES « TROIS VILLES » ET LE PLAT-PAYS

leurs droits, n'ont pour les gens de la campagne ni ménagements, ni pitié. Rien de plus brutal et de plus inhumain que leur conduite à l'égard des villages, où, en bandes armées, ils vont périodiquement imposer l'observation de leurs privilèges, en brisant les métiers à tisser, les cuves des foulons et les rames pour sécher le drap (i).

Il serait toutefois profondément injuste de condamner, au nom des idées modernes, cette politique des grandes cités. L'exclusivisme qui l'inspira lui était imposé, et elle ne pouvait être autre qu'elle ne fut. On s'aperçoit sans peine, pour peu que l'on réfléchisse aux conditions économiques de l'époque, qu'elle s'explique par la nécessité suprême : celle de vivre. Dans ce moyen âge où des localités de 10,000 habitants passaient déjà pour des villes importantes, la Flandre, avec ses agglomérations de 30 à 80,000 hommes, offrait un spectacle extraordinaire et se trouvait aux prises avec des difficultés inconnues ailleurs. Quelque intense que fût son commerce^ quelque développement qu'eût pris chez elle la culture du sol, ni l'un ni l'autre ne pouvaient suffire à garantir en tout temps l'approvisionnement des masses urbaines qui se groupaient sur trois points de son territoire. Une guerre, une interruption momentanée du transit, les eût fatalement vouées à la famine, si elles ne se fussent assuré un ravitaillement constant par la main-mise sur les produits de la terre dans un rayon fort étendu. Le chiffre de leur population, excessif pour un temps où la circulation des biens était encore dans l'enfance,

(1) Voy. par exemple : Cartulaire de la ville de Gand. Comptes de la ville et des baillis, éd. J. Vuylsteke, t. I, pp. 6g, 242 (Gand, 1900); Rekeningen der stad Gent, t. I, pp. 57, 405, etc. — Les documents relatifs aux longs et sanglants démêlés d'Ypres avec Poperinghe à propos de l'exercice de la draperie, se trouvent réunis dans l'ouvrage cité plus haut, p. 71, n. 2. Pour la lutte analogue entre Gand et Termonde, voy. N. Heins, Gand contre Tennonde. Épisode de l'histoire industrielle de la Flandre au X/F« siècle {Ann. du Cercle archéolog. de Termonde, 189b). — En 1347 le Parlement d'Angleterre représente au roi que (c les trois bonnes villes de Flaundre, Gaunt, Brugges et Ipre, ne voillent soeffrer les petites villes de Flaundres qui soleient achatre grantes summes de leines, overir draps, mes ount destruit leur instrumentz en abbessement du pris des leines ». W. J. Ashley, An introduction to English économie history andtheory, 2* édit., t. II, p. 244 (Londres, 1893). — A propos de l'oppression exercée par les grandes villes sur le plat-pays, cf. Vanderkindere, Le siècle des Artevelde, p. 2o3 et suiv. (Bruxelles, 1879).

amena donc les villes à s'asservir les campagnes, et, pour apprécier l'avantage qu'elles en retirèrent, il suffit de se rappeler, par exemple, que, réduit aux seules ressources des pays de Waes et des Quatre-Métiers, Gand put, sous le règne de Louis de Maie et plus tard encore sous celui de Philippe le Bon, supporter pendant plusieurs mois un blocus rigoureux, avant de ressentir les atteintes de la disette.

Depuis le commencement du xiv^ siècle, le plat-pays se vit de plus en plus complètement sacrifié aux villes, le paysan au bourgeois. Le premier eut pour mission de faire vivre le second et tomba sous sa tutelle. L'interdiction de participer à l'industrie, mit le sceau à la subordination économique dont il était frappé. Elle était d'autant plus insupportable que la laine tissée dans les villes était filée pour la plus grande partie par les femmes de la campagne (i). Les écheveaux de fil qui encombraient leurs masures attiraient irrésistiblement les gens des villages vers la profession de tisserand. Malgré les répressions impitoyables dont leurs tentatives furent l'objet, ils finirent par l'emporter, et, à la fin du xiv^ siècle, nous verrons la draperie rurale se dresser en face de la draperie urbaine comme une concurrente redoutable.

Il était inévitable que les petites villes suivissent le sort des campagnes. Dès la fin du xiii'' siècle, on remarque déjà que leurs puissantes voisines entendent les réduire au rang de sujettes ou de vassales. Bruges parvient de bonne heure à imposer son hégémonie aux localités marchandes de ses alentours, à Damme, à l'Ecluse, à Ardenbourg; et si Ypres, moins puissante, n'arrive point à s'entourer d'un groupe aussi nombreux de clientes, Gand au cours du xiv^ siècle soumet peu à peu à son influence toutes les « villes à loi » de la Flandre Orientale.

Ces empiétements des « trois villes » eurent pour résultat l'expansion rapide au dehors de leurs murailles du droit de bourgeoisie. Plus lourde était la domination qu'elles faisaient peser sur les petites villes et sur le plat-pays, plus précieuses apparaissaient les prérogatives réservées à leurs habitants. Ainsi

(i) On constate le même phénomène à Florence. Doren, loc. cit., p. 248 et suiv.

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