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LA BATAILLE DE CASSEE

juin 1328. Il résolut d'attaquer les révoltés par le sud, tandis que le comte et les Gantois les menaceraient du côté de l'est. Ce plan, fort habilement conçu, tendait évidemment à affaiblir la résistance en l'obligeant à se diviser : il réussit parfaitement. Les Brugeois, forcés de couvrir leur ville, ne purent marcher contre l'armée royale. La mission de lui barrer le chemin fut confiée aux hommes des châtellenies de Furnes, de Bergues, de Bourbourg, de Cassel et de Bailleul qui, massés sur le mont de Cassel, attendirent l'arrivée de l'ennemi. La position était imprenable de vive force, et les Français se gardèrent bien de lui donner l'assaut. Ils se bornèrent à observer l'ennemi et à le harceler pour l'obliger à sortir de ses lignes et à descendre dans la plaine.

Le 23 août 1328, la faute qu'ils attendaient fut commise. Enervés par la chaleur et par la soif, les rebelles voulurent en finir et s'avancèrent brusquement, en trois corps, sur le camp royal. Bien qu'ils eussent choisi l'heure la plus chaude de la journée, pendant laquelle les chevaliers français désarmés cherchaient sous leurs tentes un abri contre l'ardeur du soleil, ce mouvement ne pouvait réussir. Les armées populaires n'étaient fortes que dans la défensive. Si leurs masses compactes savaient, sur un terrain bien choisi, supporter sans se rompre ni s'ébranler une charge de cavalerie, elles n'avaient ni assez de souplesse, ni assez de rapidité, ni assez de précision dans les manœuvres pour effectuer une attaque avec quelque chance de succès contre des troupes exercées qui savaient se retirer et se disperser devant leurs lourds bataillons, puis revenir à la charge et les envelopper quand le mouvement et la la marche avaient essoufflé les hommes et fait flotter les rangs. Après une courte panique, les Français se ressaisirent. Les trois corps flamands se virent bientôt entourés de lances sur tous leurs fronts et séparés les uns des autres. Leurs files s'entrouvrirent et ils ne furent plus qu'une cohue sans cohésion et livrée au massacre. La bataille fut aussi courte que sanglante. Des milliers de cadavres restèrent en tas sur le terrain.

Cette fois la révolte était écrasée. Dès le lendemain, le roi recevait en suppliants les envoyés des châtellenies qui se

rendirent à merci. Bruges et Ypres ouvrirent leurs portes sans résistance et attendirent passivement le bon plaisir du vainqueur et la vengeance de Louis de Nevers et de l'aristocratie.

Il fallait s'attendre à une répression impitoyable. Aux yeux du comte, de la noblesse, de la haute bourgeoisie, les révoltés s'étaient mis hors du droit commun et ne méritaient ni pardon, ni pitié. Dès le lendemain de la bataille, les barons de l'armée pressaient le roi de livrer aux flammes la Flandre maritime et d'y massacrer jusqu'aux femmes et aux enfants. Les capitaines, et tous ceux qui avaient accepté des fonctions des rebelles, furent décapités ou périrent sur la roue. Guillaume De Deken, conduit à Paris, y mourut écartelé (i). Robert de Cassel, les petits seigneurs locaux de la Westflandre s'empressèrent de confisquer les biens des coupables. Dans les villes, les patriciens émigrés, revenus au pouvoir, se montrèrent féroces. Jusqu'en 1330-133 1, les comptes communaux d' Ypres mentionnent en masse les « courtoisies » faites aux baillis et aux écoutètes des villes voisines (Bruges, Gand, Lille, Malines) qui ont fait exécuter des bannis.

A côté de ces violences et de ces cruautés, la répression officielle, si elle fut moins barbare, présente pourtant ce caractère d'impito3"able rigueur qui frappe le crime de lèse-majesté. Toutes les chartes, tous les privilèges des villes et des châtellenies rebelles furent confisqués et remis au comte. Bruges et Ypres furent condamnées à la démolition de leurs murailles, au comblement de leurs fossés, à l'exil de plusieurs centaines des bourgeois les plus compromis, et au paiement de rentes perpétuelles au profit du comte. Des enquêteurs siégèrent en permanence pendant de longs mois pour rechercher les coupables et fixer les indemnités dues aux victimes de la révolte. Enfin, dans les châtellenies, tous les biens de ceux qui avaient combattu contre le roi à Cassel, étaient confisqués.

Dès le mois d'octobre, l'ordre était partout rétabli par la terreur. Le 19, le pape consentait à contre-cœur à lever

(i) Guillaume de Nangis, Chronique [continuée] éd. Géraud, t. II, p. io3 (Paris, 1843).

ÉCHEC DEFINITIF DE LA REVOLTE pi

l'interdit jeté sur la Flandre. Tous ceux qui avaient assez de crédit ou d'argent pour obtenir leur pardon se hâtaient de faire dresser des actes par lesquels ils s'en remettaient à la merci du comte. Une tentative désespérée de Segher Janssone pour soulever le Franc de Bruges vers le mois de juillet 1 3 2 9 fut le dernier soubresaut de la révolte.

Ainsi se termina par une catastrophe grandiose, l'effort le plus long, le plus énergique et le plus général qui ait été fait dans les Pays-Bas pour instaurer un gouvernement démocratique. Son échec entraîna par contre-coup celui de l'insurrection liégeoise (i). Aux bords de l'Escaut comme aux bords de la Meuse, l'idéal populaire fut également irréalisable.

Ce qui caractérise les événements que l'on vient de raconter, c'est l'appui que se prêtèrent mutuellement le peuple des villes et les masses rurales. On ne doit plus dans la suite retrouver semblable spectacle. Les grandes communes désormais occuperont seules la scène, et le plat-pays ne participera plus à la vie politique. Il faut remarquer d'ailleurs que la noblesse contre laquelle il s'était si furieusement insurgé, sortit elle-même trop affaiblie de la lutte pour chercher à l'avenir à lui imposer son autorité. La domination grandissante des villes sur la campagne, l'opposition de plus en plus éclatante des intérêts urbains et des intérêts ruraux^ la rapprochèrent même peu à peu des paysans et finirent par la solidariser avec eux.

Mais au sein des cités manufacturières, les tisserands et les foulons restèrent passionnément attachés à l'idée de l'égalité sociale et de l'autonomie politique. Si Bruges et Ypres, épuisées par l'effort gigantesque qu'elles viennent de fournir, abandonnent le premier rôle dans le mouvement démocratique, Gand, rompant décidément avec l'attitude qu'il a observée jusqu'à la bataille de Cassel, ne cessera plus de consacrer à la cause populaire une énergie et des forces inépuisables. La Flandre ne recouvrera un moment de calme que pour retomber bientôt en proie aux luttes des partis. La noblesse, la haute bourgeoisie, les artisans enrichis, finiront par former autour du comte, une coalition conservatrice, et, pour maintenir l'ordre

(1) Voy. plus haut, p. 38.

social établi, se poseront en défenseurs des prérogatives du prince, obligeant par là même leurs adversaires à faire du renversement de celles-ci, le principe fondamental de leur politique. Au milieu des conflits sans cesse renaissants dont la souveraineté princière va devenir l'enjeu, les vieilles appellations de Leliaerts et de Claiiwaerts (i) disparaîtront, et ce seront des mots nouveaux : de goeden ende kwadien, les « bons » et les « mauvais », qui désigneront les factions rivales. Le parti populaire toutefois, prendra désormais l'apparence d'un parti national ou, pour mieux dire, anti-français. Depuis la bataille de Cassel, le roi de France apparaît à ses yeux comme le protecteur de ses pires ennemis, et la haine qu'il a soulevée contre lui explique en grande partie la conduite des villes flamandes au début de la guerre de Cent Ans.

(i) Il sont employés, je pense, pour la dernière fois, à la fin du xiv'= siècle, dans le Chron. comit. Flandr. {Corpus Chron. Flandr., t. I. p. 237) et dans la Chronique rimée des troubles de Flandre, éd. Edw. Leglay, p. 79 (Lille, 1842).

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