LOUIS DE NE VERS ET LES VILLES
Mais on avait beau multiplier les « dagzvarden », on ne s'entendait pas. Si Louis de Nevers ne demandait sans doute qu'à voir renaître la prospérité dans le pays, il refusait obstinément le seul moyen qui pût la ranimer : un rapprochement avec l'Angleterre. Il se fût rendu coupable de la pire des félonies en négociant avec les ennemis de Philippe de Valois, et, dans le conflit de ses devoirs envers son peuple et de ses devoirs envers son suzerain, son parti fut celui d'un vrai prince féodal : il immola sans hésiter ses sujets à son maître et l'humanité à la foi jurée.
Mais les villes étaient-elles capables de comprendre une conduite qui s'inspirait exclusivement de l'idéal chevaleresque ? Et l'eussent-elles comprise, pouvaient-elles lui sacrifier leurs intérêts les plus chers, et accepter la famine et la ruine pour épargner une trahison à Louis de Nevers? La France, à laquelle leur prince témoignait une fidélité si désastreuse, n'était-elle pas depuis quarante ans l'ennemie de la Flandre, et le souvenir récent de la bataille de Cassel ne devait-il pas aviver encore parmi les artisans, l'exaspération produite parla misère? Il apparaissait évident à leurs yeux que le comte et le roi machinaient un nouveau complot, dont le peuple, une fois de plus, serait la victime.
Avec leurs murailles démolies et leurs métiers désarmés depuis 1328, Ypres et Bruges étaient hors d'état de risquer une nouvelle révolte. C'est de Gand, leur rival acharné pendant la dernière guerre, que partit le signal de la résistance.
Gand avait singulièrement profité de l'appui qu'il avait prêté à la cause du comte lors du grand soulèvement de la Flandre maritime. Tant que durèrent les troubles, Louis de Nevers et Philippe de Valois lui avaient prodigué les preuves de leur reconnaissance (i). Ils s'étaient bien gardés d'entraver l'extension de son pouvoir et de son influence dans le pays. Mais l'ordre rétabli, la bonne entente cessa. La défaite de la démocratie enlevait à la ville la seule raison qui l'avait poussée à s'allier au prince, et plus sa puissance avait grandi, plus elle
(1) Van Duyse et De Busscher, Inventaire des archives de Gand, p. 108, n3, 115,117.
manifestait maintenant d'indépendance et d'insoumission. Dès 1333, Louis accuse les Gantois d'avoir conservé, malgré la paix d'Arqués, leurs capitaines et leurs doyens, de lever des « maltôtes » sans son assentiment, de résister à son bailli et d'évoquer devant leurs échevins la plupart des affaires criminelles du pays de Waes et de celui des Quatre-Métiers (i). La cessation du commerce avec l'Angleterre acheva de rendre tout à fait mauvais des rapports déjà fort tendus. La grande cité résolut d'empêcher une politique qui sacrifiait ses intérêts à ceux du roi de France. Pendant qu'on parlementait avec le comte, elle n'hésita pas à nouer des relations avec l'Angleterre, par l'intermédiaire d'un de ses bourgeois forains le chevalier Siger de Courtrai (2). L'arrestation de celui-ci sur l'ordre du comte (3) fut l'occasion d'une rupture définitive. La haute bourgeoisie qui dominait depuis si longtemps dans la ville, s'unit aux tisserands, dont naguère encore elle réprimait sans pitié les tentatives de révolte. A la fin de décembre, une émeute, œuvre commune des riches et des pauvres, éclata, qui eut pour résultat de donner à la ville un gouvernement révolutionnaire confié à cinq hooftmannen et aux trois doyens des tisserands, des foulons et des petits métiers (3 janvier 1338).
Cette émeute, qui substitue dans l'histoire de Flandre l'hégémonie de Gand à celle de Bruges, amène aussi sur la scène le plus célèbre des hommes politiques sortis du sein de la bourgeoisie belge au moyen-âge : Jacques van Artevelde (4).
C'est à Froissart que Van Artevelde doit cette célébrité. L'imagination du grand conteur a été séduite par la figure du « sage homme » de Gand, et il nous en a laissé un portrait plein de vie et de couleur. Il ne faut d'ailleurs chercher dans
(ij Kervyn de Lettenhove, Jacques d' Artevelde, p. 25 (Gand, i863).
(2) Le 8 mai iSSj, Edouard le prend sous sa protection à condition qu'il lui soit aussi dévoué que son père l'a été. Rymer, op. cit., t. II, 3e partie, p. 167.
(3) Il fut arrêté à Bruges, pendant un parlement entre le comte et le pays, le 6 juillet 1337. Rekeningen der stad Gent, loc. cit., p. 63.
(4) « Cum de Anglia more solito lana in Flandria non veniret, in Gandavo communitas contra comitem et ejus potentes cepit murmurare : unde in die Innocentium (28 déc.) valida commotio communitatis oritur et Jacobus de Artevelde eis preficitur ». Brève Chronicon Flandriae, Corpus Chron. Flandr., t. III, p. 6.