JACQUES VAN ARTEVELDE IO
son récit aucune tendance politique. Rien n'a été plus loin de sa pensée que de juger son héros. Il l'envisage avec la sympathie d'un peintre épris de son modèle; il le décrit en artiste ou, si l'on veut, en dilettante, sans aucun parti pris. Entre l'enthousiasme des uns et la haine passionnée des autres, il reste impartial parce qu'il est naïf et sincère. Il ne s'ensuit pas pourtant qu'il nous ait laissé de Van Artevelde une image exacte. Écrivant très longtemps après le soulèvement, il a recueilli sans les contrôler les renseignements qui lui ont été fournis, et on peut le soupçonner sans injustice de n'avoir pu résister çà et là à la tentation de les plier à sa fantaisie. Mais les passions des partis ont bien autrement travesti la réalité. Des traditions postérieures nous représentent le capitaine gantois comme un usurpateur et un tyran qui, après avoir accumulé les crimes et les perfidies, meurt misérable et sans sépulture (i). A ces calomnies, des chansons populaires flamandes, encore répandues au xv^ siècle, opposaient sans doute une version toute différente mais non moins fabuleuse (2).
Van Artevelde ne possède pas seulement la gloire d'avoir eu pour historien le plus grand écrivain du xiv^ siècle et d'avoir donné naissance à un double cycle de légendes : sa fortune, de nos jours, a encore grandi. Les historiens modernes l'ont paré à l'envi de toutes les qualités du cœur et de l'intelligence. Dominés par d'ardentes convictions patriotiques et peut-être plus encore par cette tendance naturelle qui porte à expliquer par un grand homme l'œuvre anonyme et complexe de l'histoire, ils ont vu, dans le fameux tribun, un précurseur de l'indépendance nationale, un législateur de génie, un diplomate et un politique à larges vues. Bref, ils ont donné à Van Artevelde, dans l'histoire de Belgique, une place analogue à celle que Guillaume Tell a occupée si longtemps dans l'histoire de Suisse. Pas plus qu'à Guillaume Tell d'ailleurs, les poètes n'ont manqué à Van Artevelde : en inspirant à Conscience
(1) Gachard, La Bibliothèque Nationale à Paris, t. I, p. 27 (Bruxelles, 1875). En revanche, la Chronique des quatre preyniers Valois, éd. Syméon Luce, p. 7, (Paris, 1862), raconte que les Flamands firent de lui leur comte!
(2) P. Fredericq, On:{e historische volksliederen van voor de godsdienstige beroerten der XV l« eeuw, p. Sg (Gand, 1894).
son plus beau roman, il a contribué largement à la renaissance des lettres flamandes. Il n'est pas impossible peut-être, en le replaçant dans le milieu où il a vécu, d'apprécier plus exactement un personnage si démesurément exalté. Pour être ramené à de plus justes mesures, son rôle ne laisse pas d'être fort remarquable, et sa figure, mieux proportionnée, n'en reste pas moins imposante.
Entre Jacques Van Artevelde et les démagogues brugeois que nous avons rencontrés jusqu'ici, Pierre De Coninc, par exemple, ou Jacques Peit, il y a un abîme. Loin de sortir comme eux de la classe ouvrière, il appartenait à ce groupe de riches marchands de drap ou de laine qui, depuis le commencement du XI v^ siècle, avaient succédé aux anciens patriciens dans le gouvernement de la commune gantoise (i). Il possédait
(i) En attendant le Cartulaire généalogique des Artevelde promis depuis longtemps par M. N. de Pauw, on trouvera, sur la famille d'Artevelde, les renseignements les plus authentiques dans J. Vuylsteke, Eenige bij fonder heden over de Artevelden in de XI Ve eeuw (Gand iSyS, et Ver^amelde Pro^^aschriften van J. V., t. IV, p. 1 et suiv. Gand, i8gi). On consultera aussi avec fruit les articles « De Coster » (Catherine et Jean) publiés par M. de Pauw, dans la Biographie Nationale, t. V, col. 2 et suiv., et la notice qu'il a consacrée à Jacques Van Artevelde dans la Grande Encyclopédie de Paris. On rencontre les noms de plusieurs Artevelde dans le Nécrologe de l'Église S. Jean à Gand, éd. N. de Pauw (Bruxelles. 1889). — Malgré les objections de M. de Pauw {Bulletin de la Comm. Roy. d'Hist., 5* série, t. lV.[i896J, p. 332 et suiv.), je continue à croire qu'Artevelde n'a pas exercé la profession de brasseur. Aucune source flamande de l'époque ne lui attribue cette qualité, tandis que nous savons au contraire que ses parents s'occupaient du commerce des draps {Rekeningen der stad Gent, t. I, p. 41 ; Kluit, Historia critica comitatus Hollandiae, t. 11^, p. 1067). De plus, le registre du métier des brasseurs conservé aux archives de Gand et dressé en 1453 d'après des oude boucken remontant au commencement du XIV* siècle, ne comprend le nom d'aucun Artevelde. C'est la tradition française recueillie et développée par Jean Le Bel et Froissart qui a répandu cette croyance. Or, elle s'explique très facilement chez les chroniqueurs français, soit comme un terme de mépris [Chron. des quatre premiers Valois, loc. cit., et surtout Chronographia regum Francorum, 1. II, p. 5i, i5i), soit comme une application personnelle à Artevelde du sobriquet de potatores medonis que portaient ses compatriotes au xive siècle {Chron. Comit. Flandr ., Corpus Chron. Flandr., t. I, p. 198). Le fait que Villani fait aussi d'Artevelde un brasseur n'a pas d'importance en la question. Bien que Villani soit venu en Flandre, comme le démontrent MM. de Pauw {loc. cit., p. 334) et V. Fris {Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 5» série, t. X [1900], p. i et suiv.), il n'a fait qu'y toucher barre en i3o6, c'est-à-dire trente ans avant les débuts politiques d'Artevelde, et j'ai démontré ailleurs que les renseignements fournis par lui sur les affaires de Flandre sont empruntés à la tradition française {La version flamande et la version française de la bataille de Courtrai, Bullet. de la Comm. roy. d'Hist., 4» série, t. XVII [i^'go], p. 38 et suiv.). Les paroles de