JACQUES VAN ARTEVELDE
des polders dans le pays des Quatre-Métiers, avait fait un riche mariage, habitait au centre même de la ville, dans la paroisse de Saint- Jean, quartier occupé surtout par la haute bourgeoisie. Plusieurs de ses ancêtres avaient exercé des fonctions municipales, et lui-même nous apparaît en i'^26-2'j, comme l'un des percepteurs de la taxe imposée aux tisserands après leur révolte de 1325 (1). Il est permis d'en conclure que ses tendances politiques ne différaient en rien de celles de la classe sociale dont il faisait partie, et qu'il nourrissait à l'égard des artisans de la draperie, les mêmes sentiments de défiance et d'hostilité que les autres capitalistes urbains.
Il était âgé, semble-t-il, d'une cinquantaine d'années, lorsque éclata la crise industrielle de 1337. L'agitation politique qui s'ensuivit lui fournit certainement l'occasion de se distinguer par son éloquence et son énergie. Quand arrivèrent les événements du mois de décembre, il s'était si bien imposé à ses concitoyens qu'il reçut non seulement le titre de hooftman de la paroisse de Saint-Jean, mais qu'on lui conféra encore la prépondérance sur ses collègues des quatre autres paroisses (2). Il devenait ainsi le chef de la ville.
Si Van Artevelde fut porté au pouvoir par un mouvement insurrectionnel, on se tromperait toutefois du tout au tout en voyant en lui l'instrument ou le porte-parole de la démocratie
Villani (Muratori, Scrif tores rerum Italicarum, t. XIII, p. 81 5) attestent comme les sources françaises un mépris peu déguisé pour le tribun gantois : « Uno di vile nazione e mestiere che facea il melichino cioe cervagia fatta con mêle ». En l'absence de renseignements d'origine flamande sur la profession d' Artevelde, on peut invoquer ici l'autorité de Hocsem (Chapeavilie, Gesta episcop. Leod., t. II, p. 45o) qui fait de lui un « armiger quidam » et des Brabantsche Yeesten, t. I, p. 662 qui l'appellent « een knape, niet rike van haven, van gheenre groter gheboert ». En dépit de ce texte, Artevelde était certainement riche. On sait qu'i[ possédait à Bassevelde des polders qu'il fit endiguer (Froissart, Chroniques, éd. Kervyn de Lettenhove, t. III, p. 186).
(1) Cartiilaire de la ville de Gand. Comptes, éd. J. Vuylsteke.t. I, p., 5o2.
(2) Cette prépondérance se marque par le chiffre beaucoup plus élevé de l'indemnité qu'Artevelde reçut de la ville. Tandis que ses collègues ne touchèrent en i338 que 293 ou 480 Ib. il en perçut 1 100 {Rekeningen der stad Gent, t. I, p. 157). En 1 338-39, son traitement fut de i562 Ib., celui des autres de 480 {Ibid., p. 275) ; en 1 339-40, on trouve respectivement i85i Ib. pour Artevelde et 480 pour ses collègues {Ibid., p. 388). De 1340 à 1344, il reçoit 2080 Ib. {Ibid.. t. II, p. 24, 194, 291), la pension de ses collègues restant de 480. En 1344-45, il n'a plus que io53 Ih. (Ibid., i>.3j2).
urbaine. L'émeute de 1337, on l'a vu plus haut, eut pour auteurs toutes les classes de la population, faisant trêve à leurs querelles intestines devant le péril qui les menaçait également. Les partis s'entendirent pour se partager le pouvoir municipal. La haute bourgeoisie y admit les doyens des tisserands, des foulons et des petits métiers, mais sur les cinq hooftmannen, trois au moins furent pris dans ses rangs, et la position éminente que reçut Artevelde, fournit la meilleure preuve de la confiance qu'elle lui accordait (i). Du reste, sortis des rangs du peuple ou de ceux des marchands, la tâche des nouveaux magistrats était tracée. Ils avaient été élus, si l'on peut ainsi dire, pour réaliser un programme d'union, et ils comprenaient de même leur mandat. Tous étaient également convaincus de la nécessité d'une entente avec l'Angleterre, et, dès le 17 janvier 1338, quinze jours après leur entrée en fonctions, ils se mirent en rapport avec le comte de Gueldre, l'un des chargés d'affaires d'Edouard III (2).
Il n'est pas besoin d'insister sur l'accueil qui fut fait à leurs avances. Le roi voyait sa politique triompher : la Flandre affamée venait à lui, et il n'eut garde de lui refuser plus longtemps les laines qui la faisaient vivre. Leur retour fut salué par des transports d'allégresse. Gand rallia dès lors toute la Flandre autour de lui ; Artevelde, qui avait conduit les négociations
()) Outre Artevelde, les deux hooftmannen : Gelnote Van Lens et Willem Van Varnewijk, appartenaient certainement à la haute bourgeoisie. En revanche, de iSSy à 1349, les trois doyens (dekenen) de la ville sont ceux des wevers, des volders et des cleene neeriiighen. On ne trouve pas de doyen des poorters pendant cette période. Je ne crois pas toutefois que l'on puisse, avec M. Vanderkindere {Le siècle des Artevelde, p. i65), interpréter ce fait dans le sens d'une organisation purement démocratique. Il faut remarquer, en effet, que de iSaS à i336, époque où Gand eut un gouvernement patricien, il n'exista en règle générale que deux doyens, celui des volders et celui des cleene neeringhen. La nouveauté survenue en 1 337 ne consiste donc qu'en la création d'un troisième doyen pour les tisserands. On ne peut conclure de là que la poorterie se soit trouvée dans une situation inférieure. C'est seulement à partir de 1 34g qu'elle possédera son doyen, substitué dès cette époque tantôt à celui des tisserands, plus souvent à celui des foulons. Il est probable que c'est pendant la période comprise entre i337 et 1340 que les doyens augmentèrent leurs attributions politiques, car celles-ci durent grandir à mesure que l'élément populaire devint plus influent. Après la défaite des tisserands en i34q, la poorterie sentit le besoin de se faire également représenter par un doyep.
(2) Rekeningen der stad Gent, t. I, p. 177.