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OPPOSITION A LA POLITIQUE D'ARTEVELDE II

5^ plaçait au premier rang de la bourgeoisie, avaient suscité une émeute qu'Artevelde avait réprimée sans pitié (i). Les dispositions des petites villes étaient plus inquiétantes encore. Maîtresses absolues du gouvernement depuis le départ du comte, les trois grandes cités leur imposaient brutalement le droit du plus fort et les sacrifiaient sans scrupules à leurs intérêts. Après de sanglants combats, les Gantois avaient ruiné la draperie de Termonde, les Yprois, celle de Poperinghe. Dans leur aveuglement, ils avaient été jusqu'à bannir des foules d'artisans en Angleterre (2), procurant ainsi à ce pays les moyens d'implanter chez lui une industrie qui devait plus tard supplanter celle de Flandre. Toutes les localités secondaires perdirent bientôt le droit de s'administrer librement. Elles se virent réduites à la condition de vassales ou de clientes de leurs puissantes voisines, et surtout de Gand, qui leur envoyèrent des capitaines et y placèrent même parfois des garnisons. Elles ne manquèrent pas, dans ces conditions, de souhaiter ardemment le retour du prince. En 1340, c'est au cri de Heer ende met! que les gens d'Audenarde se soulevèrent contre les Gantois (3).

Les grandes cités eussent pu sans doute venir à bout de cette résistance et la briser, si elles n'avaient souffert de graves discordes intestines. Le pouvoir politique accordé aux métiers^ avait naturellement profité surtout au plus important d'entre eux : aux tisserands. La manière dont ils en usèrent ne manqua pas de provoquer l'opposition des foulons avec lesquels ils se trouvaient, comme on l'a vu déjà, en hostilité permanente. Dans toutes les villes des conflits éclatent (4). A Gand, le 2 mai 1345, les adversaires se rencontrent sur le marché du Vendredi et les foulons sont taillés en pièces par leurs implacables adversaires.

Cette sanglante journée suscita naturellement à Artevelde,

(1) Guesnon, op. cit., p. 18. Cf. Hocsem, éd. Chapeaville, Gesta epîscop. Leod., t. II,p. 4t>2.

(2) N. de Pauw, Ypre jeghen Poperinghe, p. aSi.

(3) N. de Pauw, La conspiration d'Audenarde (Gand, 1879).

(4) Sur les discordes entre tisserands et foulons, voy. Rekeningen der stad Gent, t. II, pp. 218 (à Dixmude), 387 (à Courtrai), 392 (à Grammont), etc.

Il8 GUERRE DE CENT ANS ET J. VAN ARTEVELDE

dans la ville même où il dominait, un rival en la personne du doyen des tisserands. Le « grand métier», désormais tout puissant, exerça sur l'administration de la ville une action décisive. L'équilibre établi en 1338 entre les divers groupes de la population, fut rompu. Artevelde chercha certainement à contrebalancer l'influence des tisserands qui le dominaient (1). De nouvelles preuves de la bienveillance du roi d'Angleterre lui eussent sans doute rendu l'ascendant dont il avait joui naguère. Malheureusement Edouard ne reparaissait plus en Flandre, et le délabrement de ses finances joint au mécontentement très vif qu'avaient répandu parmi ses sujets les privilèges commerciaux octroyés aux Flamands, l'empêchaient d'exécuter toutes ses belles promesses (2). Les subsides dus aux villes n'étaient même pas régulièrement payés, et c'est Artevelde que l'on en rendait responsable. Il n'épargnait pourtant aucun effort pour ramener le roi qui, évidemment, lui échappait.

L'erreur de sa politique apparaissait maintenant en pleine lumière. Flamand et Gantois, il ne s'était pas rendu compte exactement des conditions de l'alliance de 1340. Il avait cru que le roi se donnerait aussi complètement à la Flandre, que la Flandre se donnait à lui. Il n'avait pas compris que, dans les combinaisons politiques du souverain d'un grand Etat, le comté ne pouvait prétendre qu'au rôle d'un auxiliaire utile mais non indispensable. Le marché conclu s'était trouvé en réalité fort inégal : la Flandre avait beaucoup plus besoin de

(1) La Chronographia regum Francorum, t. II, p. 211-212 dit qu'il fut tué parce qu'il préparait un complot contre Gérard Denys, le doyen des tisserands. D'autre part, le Brève Chronicon [Corp. Chron. Frandr., t. III, p. 10) mentionne Gérard Denys et Symon Paris, qui devint après sa mort le doyen des cleene neeringhen {Rekeniugen, t. II, p. 475), comme « adversarii sui qui in loco non pêne ejus sed quasi subrogantur ». — M. Kervyn de Lettenhove, Jacques d' Artevelde, p. 100, a vainement cherché à démontrer qu'Arlevelde fut tué par un obscur savetier appelé Thomas Denys.

(2) Ashley, op. cit., t. II, p. 244; Cunningham, The growth of Englixh inditstry and commerce, p. 289 (Cambridge, i8go). Add. Hohlbaum, Hansisches Urkundenbuch, t. III, p. 325. — Ce dernier texte prouve que les Flamands se réservaient le monopole des laines depuis que le roi en avait placé l'étape à Bruges : « les villes de Brugges, Gaunt et Ipre ont de novel ordeynez pur lour several profit, qe nulles leynes, venantz à l'estaple soient venduz as estranges gentz ne cariez hors de la dite terre de Flaundres, corne ils soleient estre, en damage des marchantz d'Engleterre et de tote la commune ».

LE MEURTRE d'ARTEVELDE ÎI9

l'Angleterre que l'Angleterre n'avait besoin d'elle. Sans doute Edouard ne l'abandonnait pas ; mais il n'entendait pas lui subordonner sa conduite. Il devait croire d'ailleurs, qu'après s'être si gravement compromise pour lui^ elle resterait fidèle. Attentif à ses seuls intérêts, il se préoccupait médiocrement du sort d'Artevelde.

Cependant l'opposition à celui-ci devenait si formidable que le roi dut concevoir enfin de sérieuses inquiétudes. Au commencement du mois de juillet 1345, il eut une entrevue au port de l'Écluse avec Artevelde, mais reprit la mer sans avoir mis le pied sur la terre de Flandre. Dès lors la perte du tribun gantois était certaine. Pendant son absence, les tisserands avaient comploté contre lui. Son retour fut le signal d'une émeute populaire où il trouva la mort (i). Edouard ne fit rien pour le venger : il se contenta de donner asile à sa famille qui vécut pendant quelque temps en Angleterre de pensions sur la cassette royale (2).

La constitution politique et sociale des villes flamandes, telle que nous l'avons exposée plus haut, explique à la fois le succès et la chute d'Artevelde.

Les intérêts de l'industrie drapière qui faisait vivre les grandes cités, l'indépendance qu'elles affectaient depuis la fin

(i) On fixe généralement, avec le Chron. Comit. Flandr., p. 216 et le Brève Chronicon, p. 10, la mort d'Artevelde au 17 juillet. Cependant cette date soulève de graves difficultés. Le 20, en effet, la ville de Gand reçut encore des messagers venant de la part d'Artevelde (iîe/f««/;ig^en, t. Il, p. 41 3). Le Memoriebcek der stad Gcnt et V Excellente Chronyk van Vlaenderen (Anvers, i5i2), sources d'ailleurs peu sûres, placent l'événement au 24 juillet. La lettre d'Edouard III du 19 juillet 1 345. donnée « el port de Swyn m semble prouver de son côté qu'aucun changement ne s'était encore accompli en Flandre à cette date (Froissart, Chroniques, éd. Kervyn de Lettenhove t. IV, p. 469). Il ne serait donc pas impossible que Kervyn de Lettenhove, Jacques d'Artevelde, p. io5, n'ait eu raison d'adopter pour date le 24 juillet.

(2) Pauli, Geschichte von England, t. IV, pp. 3q3, 543; Kervyn de Lettenhove, Les relations de VA ngleterre et de la Flandre au XI F« siècle. Bicllet. de l'Acad. de Belgique, 2« série, t. XXVIII [1869], p. 377 et suiv.

du xiii^ siècle vis-à-vis du prince et l'hégémonie qu'elles cher-' chaient à imposer au plat-pays et à leurs voisines, trouvèrent en lui le défenseur le plus énergique et le plus habile, et lui valurent l'appui unanime de toutes les classes de la population urbaine.

Mais ces classes étaient trop différentes les unes des autres pour que leur accord pût durer fort longtemps. Le contraste des riches et des pauvres, des marchands et des ouvriers de la grande industrie, des petits métiers et des artisans salariés, enfin au sein même de ceux-ci, la rivalité des tisserands et des foulons, substituèrent bientôt à l'harmonie des premiers jours une période de conflits et de luttes civiles. Le triomphe des tisserands amena par contre-coup la chute d'Artevelde. Le pouvoir qu'il avait exercé en dehors, ou si l'on veut, au-dessus des partis, passa désormais au plus fort et au plus hardi d'entre eux. Le capitaine de Saint- Jean périt victime de son opposition à la domination exclusive de la weverie. Ce serait se tromper du tout au tout que de chercher l'explication de sa chute, comme l'ont fait ses contemporains, dans l'attitude qu'il adopta à l'égard de l'Angleterre (i). L'alliance avec Edouard subsista, en effet, aussi intime et aussi cordiale après le meurtre qu'avant cet événement. Un mois ne s'était pas écoulé depuis lors, et le roi écrivait au vicomte de Lancastre que la Flandre ne lui avait jamais été plus dévouée (2).

La mort d'Artevelde, résultat de la lutte des factions urbaines, marque donc, à Gand tout d'abord, et bientôt après dans les autres grandes communes, l'avènement d'un régime purement démocratique. Elle ne coïncide en rien avec un changement d'orientation dans la politique extérieure.

Mais cette politique extérieure, par là même qu'elle se trouvait maintenant abandonnée à un parti à l'exclusion des autres, perdait toute chance de succès. Tous les ennemis des

(1) Les chroniqueurs français ou se rattachant à la version française (Le Muisit, Viliani, le Religieux de Saint Denys, etc) ont cru que la mort d'Artevelde avait eu pour cause son projet de substituer au comte de Flandre le fils du roi d'Angleterre. La lettre d'Edouard III dont nous donnons ci -dessous un passage (p. 121, n. 1) prouve que cette manière de voir est erronée.

(2) Rymer, Foedera, t. 11,4^ partie, p. i85.

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