INTRODUCTION I
Dans leurs lignes essentielles, les cadres de l'organisation financière, militaire et judiciaire que les divers territoires conserveront jusqu'à la fin du moyen âge, sont tracés dès le milieu du xiii* siècle, et l'on voit apparaître à la même époque une comptabilité écrite par laquelle le prince, qui donne le mouvement à toute la machine administrative, surveille et contrôle les fonctionnaires chargés d'en mouvoir les différents rouages.
Toutefois, à mesure que grandit l'action du prince, elle devient plus malaisée. Tant qu'elle s'exerça contre les féodaux, tant qu'elle eut pour résultat d'extirper des privilèges surannés, et de mettre l'ordre et la régularité à la place de la complication et de l'enchevêtrement des droits et des « justices », elle put compter sur l'appui de la plus grande partie de la population. Les classes rurales et les bourgeoisies virent en elle un précieux instrument d'affranchissement et d'indépendance, et ne lui marchandèrent pas leur concours. Mais lorsqu'elle eut achevé son œuvre d'unification, lorsque, profitant de là transformation sociale résultant de l'éveil de l'industrie et du commerce, elle eut fait disparaître les entraves que les survivances de l'ancienne civilisation agricole maintenaient encore entre les hommes, lorsque enfin, dans les diverses principautés, les habitants, quelle que fût la classe à laquelle ils appartinssent, nobles clercs, bourgeois ou paysans, se virent directement rattachés au prince et soumis sans intermédiaires à son autorité, ils prétendirent partager avec lui le pouvoir qu'il détenait. Ils n'entendirent pas laisser à la dynastie le monopole du gouvernement, lui abandonner le soin de leurs intérêts et le droit de puiser dans leur bourse. Par cela même qu'il formait désormais un seul corps politique, chaque territoire prit conscience, pour ainsi dire, de lui-même, et obligea son seigneur à compter avec lui. Plus l'organisme gouvernemental avait étendu son fonctionnement, plus nombreux étaient les services qu'il rendait, plus vif fut aussi chez les sujets le désir de participer à sa direction. Partout, dès le commencement du xiv^ siècle, éclate un conflit entre le prince et le pays, et partout, de ce conflit sortent des compromis et des transactions qui, s'agençant les uns avec les
autres, donnent naissance à des constitutions territoriales qui fixent tant bien que mal le rôle et les droits des deux contractants.
Nulle part ces constitutions n'eurent un développemen aussi rapide et aussi complet que dans les Pays-Bas. Leur vitalité fut telle que ni les ducs de Bourgogne, ni les rois d'Espagne, ni plus tard enfin les souverains autrichiens ne purent les extirper. A la veille de l'époque contemporaine, c'est au nom de la « Joyeuse Entrée » que les Brabançons s'insurgent contre Joseph II, et c'est la Paix de Fexhe qui sert de prétexte à la révolution liégeoise de 1789.
Quelques différences que présentent entre elles ces constitutions territoriales, elles se ressemblent pourtant en un point. Ce qui domine dans chacune d'elles, en effet, c'est l'influence des villes, et il fallait, avant d'en aborder l'étude, connaître tout d'abord la puissance et les intérêts de ces grandes communes à qui elles doivent le meilleur de leur originalité.
Si l'État territorial nous présente au xiv® siècle, dans l'organisation de son gouvernement interne, le spectacle de l'opposition constante du prince et du pays, il ne laisse pas de nous montrer, dans ses rapports avec les Etats voisins, celui de leur entente et de leur collaboration. Les sujets considèrent maintenant le territoire comme leur appartenant en commun avec leur suzerain, et partant ils se sentent aussi directement intéressés que lui à en maintenir l'intégrité et l'indépendance. Ils cessent de l'envisager seulement comme l'héritage de la dynastie, comme le domaine du seigneur : ils se rendent compte qu'il forme la garantie de leur autonomie politique et la sauvegarde suprême de leurs intérêts. Son inaliénabilité devient sacrée à leurs yeux (i). On a vu plus haut avec quelle énergie les Brabançons ont aidé leur duc en 1334 contre la
(i) Le 28 juillet i3i3, les villes du Brabanl forment une alliance pour maintenir intacts les païen du pays. Luyster van Bradant, I, p. 70.