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LES PRINCES ET LEURS SUJETS I

sociale, ni la nationalité. Dans le pays de Liège, Adolphe de la Marck s'entoure de conseillers allemands, et, depuis Gui de Dampierre, on rencontre, parmi ceux des comtes de Flandre, des juristes français et des banquiers lombards (i). Ainsi, le conseil princier échappe à tout contrôle, sauf à celui du prince. Il n'existe que dans l'intérêt du prince et cet intérêt forme la seule considération qui ait prise sur lui.

C'est d'ailleurs un sentiment bien différent de l'ancienne fidélité féodale qui anime ses membres au service de leur maître. Beaucoup d'entre eux, sortis de la bourgeoisie, du clergé, ou de la petite noblesse, ne sont entrés au conseil qu'en raison de leur science ou de leur aptitude spéciale. Le prince achète leur collaboration au comptant, moyennant des pensions ou des rentes : il ne voit pas en eux ses « fidèles », mais ses « valets ». Il a soin d'ailleurs d'exciter leur dévoùment par l'espoir de riches récompenses. Il leur témoigne sa gratitude en leur faisant obtenir des prébendes, des canonicats, voire des évêchés (2). En revanche, il se montre impitoyable à ceux d'entre eux qui trahissent sa confiance^ et, sur un théâtre plus modeste, l'éclatante disgrâce des Dernier en Hainaut (3) rappelle les chutes retentissantes des ministres français du xiv^ siècle. Ces brusques retours de fortune, inexplicables pour le peuple qui en était témoin, n'ont pas dû peu contribuer à faire naître les sombres histoires d'empoisonnements et d'assassinats politiques qui commencent, dès cette époque, à circuler en si grand nombre. Délibérant en secret, le conseil princier revêt, aux yeux du public, un caractère mystérieux et ne rencontre au dehors que des sentiments de défiance ou de haine. C'est lui qu'on rend responsable des tendances de plus en plus monarchiques dont s'inspire le prince.

(1) V. Fris, Note sur Thomas Fin, receveur de Flandre. Bidlet. de la Commission loyale d'Histoire, 5« série, t. X [iQooJ, p, 8 et suiv.

(2) Ce fut par exemple le cas pour Guillaume d'Auxonne, à qui la faveur du comte de Flandre valut en i336 l'évêché de Cambrai.

(3) Devillers, Cartulaire des comtes de Hainaut, t. I, p. 21 (Bruxelles, 1881 J. Cf. Kervyn de Lettenhove, Récits d'uu bourgeois de Valenciennes, p. 70-81 (Louvain, 1877).

lUST. DE BELG. Q

Dès la seconde moitié du xiv^ siècle, en effet, le prince calque évidemment sa conduite sur celle du roi de France. Albert de Bavière cherche, en 1364, à introduire la gabelle en Hainaut (i), et le jurisconsulte Philippe de Leyde compose pour son successeur un manuel politique où s'énonce sans réserves la théorie de la souveraineté (2). De nouvelles institutions apparaissent par lesquelles s'affirme la centralisation croissante de l'adminisà^ation et l'extension continuelle de la « seigneurie ». Les baillis ne suffisent plus aux attributions multiples dont se charge le gouvernement. Pendant le règne de Louis de Maie, on voit apparaître au-dessus d'eux un souverain bailli. Des procureurs généraux reçoivent mission de représenter en justice, au nom du prince, les intérêts du domaine. La surveillance de l'organisation financière est confiée à des maîtres de comptes; une « Audience », instance suprême en matière judiciaire, se détache du conseil (3). Et ce n'est pas seulement par ces innovations que se trahissent les progrès du pouvoir princier. Ils se marquent également dans la désinvolture avec laquelle le prince s'affranchit de la tradition. En Flandre, par exemple, les fonctions de chancelier qu'une coutume séculaire réservait au prévôt de Saint-Donatien de Bruges lui sont enlevées et passent à un titulaire dont le choix est laissé à la volonté du comte (4).

Mais dans sa marche vers la souveraineté pleine et entière, vers le pouvoir personnel, centralisé et monarchique, le prince est continuellement entravé, retardé, soumis à de longs arrêts et à des retours en arrière, et, quelque espace qu'il ait

(1) « Voluit dux Albertus... facere impositiones in populo ad modum Franciae et gabellas super vina et alias mercimonias. Sed villa Valenciana hoc noluit concordare pro toto posse domini supradicti ». Chronique de Guillaume de Nangis, éd. Géraud, t. II, p. 349 (Paris, 1843).

(2) Philippus de Leyden, De cura reipublicae et sorte principantis, éd. R. Kruin et P. G. Molhuysen (La Haye, igoo). Voy. par exemple p. i3 : « principes aliqua jura habent quae a se abdicare non possunt et hoc ut salveturrespublica cujus salus consistit in polentia principis »;p. 37:» in dubium amplius venire non debent quae princeps semel definivit. »

(3) V. Gaillard, L' Audience du comte dans les Archives du Conseil de Flandre, p. 102 et suiv. Gand, i856. Cf. N. de Pauw, Bouc van der Audiencie. Acten en sentencien van den raad van Vlaendéren (Gand, igoi).

(4) Limburg-Stirum, Cartulaire de Louis de Maie, t. I, p. xvii.

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