LES PRINCES ET LEURS SUJETS I
parcouru, il n'est point arrivé au terme du voyage. De même que les villes des Pays-Bas n'ont pas réussi à se transformer en villes libres, en républiques indépendantes, de même aussi les princes n'ont pu hausser leur « seigneurie » jusqu'à l'autorité absolue. Ils ont eu beau prendre modèle sur le roi de France et s'inspirer du conseil de leurs légistes, la disproportion était trop grande entre les moyens dont ils disposaient pour réaliser leur idéal et les forces qu'il fallait vaincre pour en amener l'accomplissement. L'opposition du pays aux princes a partout imposé à la souveraineté une limite qu'elle n'a pu franchir.
Ce n'est pas, remarquons-le bien, que la légitimité de cette souveraineté ait jamais été mise en doute. Au plus fort de leurs rébellions, les sujets ne cessent pas de voir dans le prince, leur çeigneur naturel. Dans les territoires laïques tout au moins, l'hérédité du pouvoir le rend sacré aux yeux des habitants. Ils le considèrent évidemment comme placé hors de leurs atteintes, et l'idée de le renverser ne leur vient même pas à l'esprit. Si l'on a vu, en pleine époque féodale, des vassaux refuser l'hommage à leur suzerain, soutenir contre lui un compétiteur et aller jusqu'à comploter sa mort, plus rien de tel ne se présente au XIV® siècle. La transmission du pouvoir s'opère désormais sans secousses, et si le prince peut être combattu dans l'exercice de son autorité, personne du moins ne songe à contester ses titres. Les insurrections de cette époque diffèrent par là, du tout au tout, de nos modernes révolutions. Au moment même où ils prêtent serment à Edouard III, n'avonsnous pas vu les Flamands continuer de reconnaître pour leur comte Louis de Nevers (i)?
L'existence de la « seigneurie » n'est donc mise en question nulle part : c'est seulement sur la manière dont elle doit
(1) Un tel fait prouve combien l'esprit révolutionnaire a été inconnu au moyen âge. S'il devient impossible d'obéir au prince on ne le renverse pas, on se borne à le remplacer par un Ruwaert qui est censé agir en son nom. Lorsque le 20 novembre i343, \e Ruwaert Simon Van Halen concéda des privilèges aux marins espagnols fréquentant les ports de Flandre, il agit « pour le honneur de nostre très chier seigneur Monseigneur le conte de Flandres ». K. Hohlbauin, Hansisches Urkundenbuch, t. 11, p. 346.
s'exercer que l'on cesse de s'entendre. Le contrat qui lie le pays au prince est envisagé par celui-ci comme un contrat unilatéral, obligeant les habitants sans l'obliger lui-même, tandis qu'à l'inverse le pays y voit un contrat réciproque, subordonnant les devoirs de chacune des parties à la reconnaissance de ses droits par la partie adverse. A l'idée nouvelle de la souveraineté illimitée, s'oppose l'idée ancienne de l'inviolabilité des droits acquis et de la sainteté de la tradition. Aux juristes qui parlent à'altiwi dommm?n et de merum impermrn, on répond par « les bons usages, libertés et privilèges ». L'Église, la noblesse, les villes ont chacune les leurs, par quoi elles mesurent et restreignent l'autorité princière. Elles ne la mesurent, il est vrai^ et ne la restreignent que chacune en ce qui la concerne, et, pourvu qu'elle n'empiète pas sur leur terrain, elles la laissent libre d'empiéter sur celui d'autrui. Mais il n'importe : la souveraineté à laquelle les corps privilégiés opposent chacun une résistance partielle, se trouve par là combattue également dans tous les domaines.
Cet état de choses est d'autant plus critique pour le prince qu'à mesure que ses attributions gouvernementales augmentent ses dépenses augmentent aussi et qu'il se voit forcé, pour se procurer l'argent dont il a besoin, de s'adresser aux ordres privilégiés. Les légistes ont beau lui dire que les sujets n'ont pas le droit de refuser l'impôt (i) : il y a loin de la théorie à la pratique, car comment les forcer à payer s'ils s'y refusent ? Il est donc obligé de s'entendre avec eux, de faire appel à leur bienveillance, et, malgré qu'il en ait, de discuter au lieu d'ordonner. Et s'il obtient enfin les services qu'il demande, c'est moyennant l'octroi de privilèges, si bien que, pris dans un cercle vicieux, plus il étend son pouvoir, plus il est contraint d'en partager l'exercice avec ses sujets.
De ces marchandages incessants, de ces compromis perpétuels, sort à la longue un équilibre plus ou moins stable entre les tendances opposées que représentent le prince et le pays.
(1) « Laetanter subsidia principi sunt ofFerenda sub cujus umbra subditi suis prosperantur temporibus et vitam quietam ducunt in optatis. » Philippus de Leyden, o^p. cit., p. 55.