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LA PRINCIPAUTE DE LIEGE AU XIV'^ SIECLE I

Les constitutions qui s'élaborent au cours du xiv^ siècle dans les divers territoires sont partout l'œuvre des circonstances, La part d'intervention qu'elles réservent aux divers éléments dont elles cherchent à combiner l'action se mesure à la force de chacun d'eux. C'est dire que dans le pays de Liège comme en Brabant, et en Brabant comme en Flandre, c'est aux villes qu'elles réservent le rôle essentiel.

C'est au cours du xiii* siècle que le pays de Liège prend décidément la nature d'une principauté territoriale. L'influence temporelle des évoques qui, au x* et au xi^ siècle, dominaient dans toute l'étendue du diocèse, s'est réduite, à partir de la chute de l'Église impériale, à des limites de plus en plus étroites. A mesure que le pouvoir des princes laïques grandit dans les régions voisines, il repousse devant lui l'autorité épiscopale et lui oppose des frontières qui la circonscrivent à la longue aux seuls domaines de Saint-Lambert. Ainsi le pays de Liège diffère complètement par sa formation des principautés qui l'entourent. Il n'est pas constitué comme elles par les empiétements progressifs de dynasties locales^ il apparaît comme le résidu d'une circonscription jadis bien plus vaste. Il ne s'explique pas par un mouvement d'extension, mais au contraire par un mouvement de retrait.

Ce sont ses voisins qui ont fixé ses bornes. Les évêques perdent peu à peu, en matière temporelle, ce qui leur reste encore de leur antique puissance. Les comtes de Hainaut, qui s'étaient placés au xi^ siècle sous leur suzeraineté, continuent de leur prêter l'hommage féodal, mais ce n'est plus là qu'une simple formalité n'entraînant aucune obligation effective et dont, sous la maison de Bavière, ils finiront par s'affranchir. Le duc de Brabant méprise ouvertement la juridiction du tribunal de la paix jadis institué par Henri de Verdun pour tout l'ensemble de l'évèché. Les propriétés trop lointaines de l'Eglise lui échappent. Les comtes de Flandre s'emparent de

Grammont et de Bornhem et l'annexion de Malines au Brabant abolit, au milieu du xiv^ siècle, le dernier vestige d'un état de choses condamné à disparaître. Lorsque Hemricourt rappelle encore quatre-vingts ans plus tard que, par une prérogative singulière, la loi de Liège s'étend « par toute le diocèse ausy bin en terres et pays des prinches et saingnors marchissans comme en propre pays del evesqueit (i) », il s'attarde à des souvenirs de juriste et à des prétentions surannées auxquels les faits donnent depuis longtemps un éclatant démenti. En réalité, Henri de Gueldre (1247-1274) est le dernier évêque qui ait cherché à conserver encore une sorte de primauté sur ses voisins ou du moins qui se soit mêlé de leurs affaires. Après lui, ses successeurs, s'ils continuent naturellement à exercer l'administration spirituelle dans leur vaste diocèse (2), ne sont plus princes temporels que dans « le propre .pays del evesqueit ». Encore le sont-ils dans des conditions très particulières.

A la différence des princes laïques, en effet, ils ne possèdent pas ce pays à titre d'héritage et n'en apparaissent pas aux yeux des habitants comme les seigneurs naturels. La terre et les hommes sur lesquels ils régnent ne sont ni leur terre ni leurs hommes, mais la terre et les hommes de Saint-Lambert. Se succédant pêle-mêle au hasard des élections, tour à tour allemands ou français, flamands ou wallons, hennuyers, gueldrois, brabançons mais toujours étrangers à la principauté, ils ne forment point corps avec elle, et leur pouvoir, auquel manque le lien si solide que forment dans les territoires laïques la perpétuité et l'hérédité de la dynastie, se superpose simplement à elle sans la pénétrer. Dès lors, cette principauté qui n'est ni leur œuvre, ni leur propriété, se sent à la fois extérieure à eux et indépendante d'eux. Elle tient en quelque sorte par elle-même, et les divers groupes entre lesquels se répartit

(1) Patron del temporaliteit , loc. cit., p. 267.

(2) Encore cette juridiction spirituelle n'est-elle que difficilement respectée par les princes voisins. On voit par la paix du Hainaut (8 aoiit i343) que le duc de Brabant, ainsi que les comtes de Looz et de Namur y avaient porté atteinte Ordonnances de la principauté de Liège, éd. St. Bormans, t. I, p. 256 et suiv. (Bruxelles, 1878).

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