DE LA PAIX DE FEXHE A LA PAIX DES XXII
échappait ainsi complètement à l'influence du prince qu'il réduisait en somme k des prérogatives purement honorifiques. Il ne ménageait guère davantage la situation du chapitre. En ne lui attribuant qu'un nombre infime de sièges, il le condamnait à se trouver perpétuellement en minorité, et Hocsem avait raison de railler les chanoines qui, en y donnant leur approbation, « se firent prendre comme des souris dans une trappe (i) ».
Adolphe de la Marck, en présence du consentement unanime des trois ordres, n'osa protester. Mais il ne cédait qu'à la force et son dépit fut tel qu'il tomba malade et qu'on craignit quelque temps pour sa raison (2). L'année suivante, il arracha leur démission aux quatre chanoines qui avaient accepté de siéger dans le conseil, ainsi qu'à quatre bourgeois, et il déchira la charte à laquelle il avait laissé appendre son sceau quelques mois auparavant. Il mourut d'ailleurs peu après, couvert de dettes au point que personne ne voulut accepter d'être son exécuteur testamentaire.
Comme lui, son neveu Englebert fut fait évêque de Liège sans élection capitulaire, par une bulle pontificale. Il jura, lors de son installation, le maintien de la paix de Fexhe (3), et cette cérémonie fut imposée depuis lors à tous ses successeurs. Mais se bornant à formuler un principe de gouvernement sans en indiquer l'application, la paix de Fexhe ne pouvait établir un équilibre durable entre les tendances opposées du prince et du pays. Susceptible d'interprétations différentes, elle constituait une source permanente de conflits, et le règne d'Englebert ne fut guère plus paisible que celui d'Adolphe. Il ne suffisait pas aux villes, dont l'action devient d'année en année plus hardie et plus énergique, que l'évêque, fidèle à son serment, administrât la principauté de commun accord avec le « sens du pays ». Ce partage de l'autorité avec le prince leur paraissait une usurpation flagrante, et si elles consentaient à reconnaître Valtimi dominium de leur suzerain, c'était à condition qu'il ne
(1) Hocsem, of. cit., p. 468.
(2) Hocsem, 0/7. cit., p. 470; Mathias de Lewis, Chronique, éd. Bormans, p. 1 1.
(3) Bormans, Ordonnances,\. I, p. î6i.
fût qu'un mot vide de sens. Les officiers épiscopaux dont un grand nombre, venus d'Allemagne avec l'évêque, lui étaient d'autant plus dévoués qu'ils se sentaient isolés au milieu d'une population hostile, excitaient surtout leur mécontentement. Elles trouvaient intolérable de ne pouvoir les soumettre à leur juridiction et à leur contrôle, et, faute de mieux, au grand détriment de la bonne administration du pays, elles entravaient dans tous les domaines l'exercice de leurs fonctions.
Tenues en échec tant que dura l'épiscopat d'Englebert, elles l'emportèrent enfin sous son successeur Jean d'Arkel, prélat pacifique et débonnaire et qui, moins bien apparenté que les la Marck ne trouvait pas comme eux, dans les ressources de sa famille, les moyens de résister à une opposition toujours plus audacieuse. Le 2 décembre 1373, il accepta la paix des XXII (i). Elle stipulait que tous les fonctionnaires et conseillers épiscopaux devraient à l'avenir être originaires du pays de Liège ou du comté de Looz, et elle les soumettait à la surveillance d'un tribunal de vingt-deux personnes, quatre chanoines, quatre chevaliers et quatorze bourgeois qui se réuniraient mensuellement pour enquérir sur leur conduite et dont les sentences seraient souveraines.
L'acceptation de cette paix par l'évêque équivalait à peu de chose près à une abdication. Abandonnant sans réserve les agents de son autorité à la juridiction du pays, il ne conservait plus en réalité que les apparences du pouvoir. L'interprétation de la paix de Fexhe qui sous les règnes précédents avait donné lieu à tant de luttes, était désormais fixée, et elle l'était contre le prince. En fait d'ailleurs, c'était beaucoup moins le pays que les villes qui triomphaient. La prépondérance écrasante qu'on leur attribuait dans le tribunal des XXII montre quel ascendent leur appartint dès lors dans la principauté.
(1) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 328. — Trois autres paix des XXII, modifiant légèrement celle-ci, se suivirent pendant les trois années suivantes : le \or mars 1374 (Bormans, loc, cit., p. 334), le 14 juin 1376 {Ibid., p. 336) et à une date inconnue, probablement la même année [Ibid., p. 338).