LA CHARTE DE CORTENBERG I
cet exercice. Beaucoup plus claire que le texte liégeois, elle fixe exactement les limites de l'intervention du pays et lui donne pour organe une institution bien définie. Mais quelles que soient ces divergences de forme et de nature, dans la principauté épiscopale comme en Brabant, l'accord est complet sur le point essentiel. Ici comme là, le prince reconnaît désormais le pays en face de lui comme une individualité politique indépendante, et, des deux côtés il lui concède également, comme garantie, le droit de lui refuser ses services.
Tandis que la paix de Fexhe réunit contre l'évêque, en une action commune, le chapitre de Saint-Lambert, la chevalerie et les villes, ce sont seulement les villes et la noblesse qui apparaissent dans la charte de Cortenberg. Le clergé brabançon, en effet, n'a joué, durant tout le moyen âge, qu'un rôle très secondaire dans la vie politique du duché. Fondés sur les domaines du duc, enrichis par lui, soumis à son avouerie et astreints au droit et gîte et au droit de corvée, les monastères brabançons manquent complètement de cette indépendance et de cette liberté d'allures qui caractérisent à Liège le chapitre. Satisfaits de l'existence paisible qu'ils mènent au sein de beaux paysages, dans leurs cloîtres où dominent les tendances mystiques qui s'exprimeront bientôt avec tant de charme dans les écrits de Ruysbroeck, absorbés d'ailleurs par les soins de l'administration de leurs terres, les abbés n'ont aucun motif pour revendiquer une part d'influence à côté des deux ordres laïques. Ils traitent seuls avec le duc, s'isolant du reste du pays, et ne stipulant, en retour des subsides qu'ils fournissent, que des concessions strictement limitées à la sphère de leurs intérêts matériels. En 1338, ils obtiennent de Jean III la restriction des droits de corvée sur les propriétés ecclésiastiques à seize cents journées par an (i).
Mais il ne peut en aller ainsi ni de la noblesse, ni des villes. La première, groupée autour de puissants barons, les Berthout, les Aerschot, les Gaesbeek, possesseurs de vastes seigneuries et dont les solides forteresses contrastent avec les pauvres manoirs des chevaliers liégeois, nombreuse d'ailleurs et indispensable
(1) De Dynter, Chronicon ducum Brabantiae, t. If, p. 602.
au duc en temps de guerre, a sa place marquée dans le conseil du pays. Les secondes, plus importantes encore parce qu'elles sont plus riches et que c'est d'elles, en fin de compte, que dépend la liquidation des dettes du prince, exigent une influence proportionnée aux services qu'elles rendent, et, à côté des quatre chevaliers qui siègent à l'assemblée de Cortenberg, se font représenter par dix bourgeois. Ainsi, dès l'apparition du premier texte qui consacre vis-à-vis du prince l'intervention légale du pays, les circonstances amènent la prépondérance des deux ordres laïques et', entre eux, réservent aux communes le rang privilégié.
Les difficultés financières au milieu desquelles le prince continue à se débattre, ont pour résultat l'augmentation rapide de cet ascendant des villes. Harcelé par ses créanciers, Jean III, comme son père, a recours à leur bourse : elles n'en dénouent les cordons que moyennant deux nouveaux privilèges : la charte wallonne et la charte flamande (12 juillet 1314) (i).
On croirait à les lire, que le duc, comme un prodigue incapable de gérer sa. fortune, se met sous curatelle et abandonne aux villes le soin de ses affaires. Désormais, le consentement des villes sera requis pour l'installation des grands officiers du duché ; sans leur assentiment on ne scellera point de lettres entraînant pour le prince ou le pays des obligations onéreuses ; aucune aliénation des domaines ne se fera sans leur approbation. Ce sont elles encore qui arrêteront les moyens d'éteindre les dettes du seigneur; c'est devant elles enfin que tous les fonctionnaires financiers devront rendre leurs comptes. Elles obtiennent de plus la surveillance de la monnaie, l'abolition de la vénalité des charges, la promesse que l'argent levé pour l'entretien des chemins ne pourra être converti à d'autres usages.
Les grandes guerres que Jean III dut soutenir contre ses voisins furent l'occasion de nouvelles concessions, parce qu'elles entraînèrent de nouvelles dépenses. En 1334 fut créé un conseil de six personnes (deux chevaliers, deux bourgeois de Bruxelles et deux de Louvain) avec mission de percevoir et de
(1) Luyster van Brabant, loc. cit., p. 77, 79.