LA FLANDRE
et le triumvirat collectif de Gand, de Bruges et d'Ypres, l'opposition est nette et flagrante, et la contradiction des principes rend toute entente impossible. Le droit de souveraineté légal des comtes et le pouvoir de souveraineté effectif des villes se heurtent brutalement sans s'entamer. L'exclusivisme est complet des deux côtés ; personne ne songe à une transaction ou à un partage. Volontairement, les deux partis restent dans le vague et l'amphibologie. Ils ont soin de ne jamais employer de termes précis lorsqu'ils négocient l'un avec l'autre. En 1379, lorsque Louis de Maie se réconcilie avec le pays, c'est-à-dire avec les villes, on se borne à proclamer que le comte restera dans l'avenir un vrij heere et ses sujets des vrije lieden (i).
On pourrait s'étonner que la puissance des trois villes n'ait pas réussi à triompher complètement du prince et à l'amener à,
certaines circonstances (voy. par exemple Cartulaire de la ville de Gand Comptes, éd. J. Vuylsteke, t. I, p. 117). Mais à mesure que leur puissance augmenta, elles s'arrogèrent le droit d'agir au nom du pays, d'oui leur nom de drie leden van Vlaenderen. Leur point de vue se marque excellemment dans les paroles suivantes adressées par Ypres à Louis de Maie « Ghij hebt, edel heere, in u land van Vlaendere een paleis, dat heift vêle clene lede, maer daer zijn in drie principale pilare, dat zijn uwe drie principale steden ; ende alzo men es sculdich nerenstelike te verstane ten pilaren, dat zij niet en haerghen noch helden, maer dat zij gans bliven om de behoudenesse van den palaise daer zij tlast af hebben te draghene, anders zoud vallen ende te nieute gaen, ooc so en es men niet sculdich te nemene een stic van den principalen pilaren om te beterne een clein led van den palaise. » (N. de Pauvvr, Ypre jeghen Poperinghe, p. 88-8g). — Un chroniqueur de la fin du xiye siècle a parfaitement décrit la politique poursuivie par les trois villes :
« Gand doit mesmes adrechier Sa chastelrie et corrigier Et 1er villes que dedens sont
Bruges adrechera les siens
Sans Gand et Yppre par moyens.
Yppre fera enssy avant
Sen droit sans Bruges et Gant.
Et si soit que advenist
Que aucune petite ville se mist
A le souveraine contraire.
Et elle [la souveraine] n'estoit en cel afaire
Point fort assés pour le constraindre.
Elle porroit le aide prendere
Des aultres deus villes fort. »
E. Le Glay, Chronique rimée des troubles de Flandre, p. 61 (Lille, 1842)
(1) « Ende dat wij ziin een vrij hère ende onse lieden vrije lieden ». Rekeningen der stad Cent, t. IV, p. 443.
capituler devant elles, si l'on ne se rappelait la nature des rapports que ces villes entretenaient les unes avec les autres. Elles auraient été irrésistibles si, comme les villes liégeoises par exemple, elles avaient toujours agi de commun accord et obéi à une direction unique. Mais l'équivalence de leurs forces et leurs jalousies réciproques les empêchèrent de combiner leurs efforts d'une manière constante. Le comte profita de leurs divisions. Il fut sauvé par l'opposition de Gand à Bruges, puis par celle de Bruges à Gand. On a vu, d'autre part, que les petites villes se groupèrent autour de lui. Enfin, le clergé et la noblesse mirent ce qui leur restait de force à sa disposition. Dès le xiv^ siècle, la Flandre présente le spectacle que la principauté de Liège nous offrira au xv^. Le prince devient le centre de ralliement de tous les intérêts lésés par la prépotence des grandes communes. Ses droits souverains apparaissent à tous ceux qu'elle opprime, comme la garantie nécessaire de la liberté. Ainsi s'explique que, par un singulier contraste, à mesure que grandit le pouvoir des trois membres de Flandre, les allures monarchiques du comte s'affirment davantage. Plus s'accusent les tendances de la politique urbaine, plus grossit le nombre de leurs adversaires et partant celui des partisans du prince. On peut même prévoir, à partir de la seconde moitié du xiv^ siècle, que c'est celui-ci qui l'emportera dans le duel décisif qui se prépare, et le gouvernement de Louis de Maie doit être considéré, dans les Pays-Bas, comme le précurseur du gouvernement monarchique qui triomphe sous les ducs de Bourgogne.