LA PAIX DES DAMPIERRE AVEC LES D AVESNES
ce soulèvement qui faillit lui coûter sa couronne, ne modifia en rien sa conduite. Il ne se rappela que le service éminent que Philippe de Valois lui rendit en écrasant les rebelles à la bataille de Cassel, et depuis lors la reconnaissance l'attacha plus étroitement encore à la maison de France à qui, avec autant de dévouement chevaleresque que peu de sens politique, il devait sacrifier ses intérêts les plus manifestes au moment où éclata la guerre de Cent Ans.
Mais ce n'est pas uniquement par sa conduite envers la France que Louis de Nevers se distingue de Robert de Béthune. La politique qu'il adopta dans les Pays-Bas révèle également une orientation toute nouvelle.
Inaccessible au point d'honneur dynastique qui depuis si longtemps maintenait les Dampierre en armes contres les d'Avesnes, il n'avait point les mêmes motifs que ses ancêtres de continuer une guerre longue et stérile. Par là même qu'il était devenu étranger à sa maison, il put apprécier de sangfroid l'urgence de terminer une lutte sans issue, et l'un de ses premiers actes fut de signer la paix avec Guillaume V"" de Hainaut. Le 6 mars 1323 il renonça définitivement à la Zélande tandis que Guillaume abandonnait ses droits sur la Flandre impériale (i).
Ainsi la plus longue querelle féodale qui eût jusqu'alors troublé les Pays-Bas se terminait enfin. Mais en même temps la situation de la dynastie flamande à l'égard des dynasties voisines se modifiait complètement. Louis liquidait, pour ainsi dire, les vieilles dettes de sa succession. Il faisait table rase du passé et s'interdisait pour tout de bon d'intervenir dans les affaires du Hainaut et de la Hollande. Si l'on songe d'autre part que, dès 1305, l'union personnelle qui rattachait le Namurois à la Flandre avait pris fin (2), on se fera une idée exacte du changement intervenu dans la politique extérieure du comté au moment où s'ouvrit le nouveau règne.
Une seule voie pouvait conduire vers de nouveaux agrandis-
(1) F. van Mieris, Charterboek der graven vanHonand,t.U,p.2-j5(Le\de, 1754).
(2) Jean, le second fils de Gui de Dampierre, avait alors reçu ce comté comme héritage.
sements : celle du Brabant. Depuis Ferrand de Portugal aucun conflit n'avait plus surgi de ce côté. Les ducs, occupés de s'établir solidement sur la Meuse, avaient oublié leurs vieilles prétentions à la Flandre impériale. Jean P" avait soigneusement évité de s'immiscer dans la guerre des Dampierre et des d'Avesnes. Son successeur Jean II (1294-1312) observa la même attitude pendant la longue lutte entre Philippe le Bel et les princes flamands. Marié à Marguerite d'Angleterre, fille d'Edouard P"", il eut soin de faire épouser par son fils une princesse française, accentuant ainsi la politique de neutralité qui lui permit d'assurer définitivement, sans tirer l'épée, les résultats de la bataille de Worringen.
L'ambition et les aventures de Jean III (1312-1355) contrastent violemment avec cette prudence et cet effacement volontaire. Dernier représentant mâle dans les Pays-Bas de la robuste lignée de Régnier au Long-Col, Jean III peut être considéré comme un exemple frappant de ces phénomènes d'atavisme qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les maisons princières. Aussi fougueux batailleur que bon diplomate, violent, emporté, téméraire mais en même temps circonspect, épris d'idéal chevaleresque sans se faire le moindre scrupule de recourir au besoin à la ruse et de violer la parole donnée, tout en lui, jusqu'à son goût pour la poésie, rappelle son grand-père Jean P"", qu'il prit certainement pour modèle. La violence de son caractère n'exclut pas la souplesse et il sait oublier à propos, en opportuniste consommé, son outrecuidant orgueil de race. Il laisse dire à Boendale que le Brabrant est un alleu et qu'il n'a d'autre seigneur
« Dan Gode diet al gheeft ende gaf (i) »
mais il se rappellera qu'il est vassal de l'empereur quand il s'agira d'éluder ses engagements envers Edouard III (2). Il se targue bien haut de son origine carolingienne et taxe d'usurpateurs les héritiers de Hugues Capet, mais il n'hésite pas au
(1) Brabantsche Yeesten, éd. J. F. Willems, t. I, p. 494 (Bruxelles, iSSg).
(2) Voy. plus loin, ch. IV.