LA POLITIQUE DE LOUIS DE MALE I
qu'une question purement théorique, et dont le comte ne s'embarrasse guère. Son seul but est de tirer parti de la lutte qui met aux prises les deux grands Etats de l'Occident, pour conserver entre eux une neutralité ambiguë, mais singulièrement avantageuse (i). Il est évident qu'il ne songe qu'à ses intérêts et à ceux de sa terre. S'il est toujours prêt à négocier, il se garde bien de s'engager à fond, ainsi que l'a fait jadis Jacques van Artevelde. Sa conduite, remarquablement habile, a quelque chose de flottant et d'équivoque, qui le rend suspect aux deux adversaires, mais qui, en entretenant chez l'un comme chez l'autre l'espoir de se l'attacher quelque jour, les empêche tous deux de rompre avec lui. En somme, cette souplesse et ce manque de scrupules lui ont fait obtenir les deux résultats qu'il a poursuivis dès le commencement de son règne : le maintien des relations commerciales avec l'Angleterre, et la récupération de la Flandre wallonne. Car si, dans ses rapports avec Edouard III, Louis de Maie se laisse guider par des considérations économiques, ce sont des considérations dynastiques qui déterminent ses relations avec la France, et l'on pourrait dire assez exactement que, par un double contraste avec son père, il allie à la politique de van Artevelde celle de Robert de Béthune. On n'en peut douter, lorsqu'on le voit deux ans après la paix avec l'Angleterre profiter de l'avènement du roi Jean (1350) pour refuser de se rendre à Paris, alléguant qu'il ne fera hommage pour la Flandre qu'après la restitution de Lille, de Douai et de Béthune (2). Cette fière déclaration semblait promettre son alliance à l'Angleterre et, en effet, dès l'année suivante, il débat les conditions du mariage de sa fille, son unique héritière, avec un prince anglais, et le prix d'une chevauchée en France (3).
Mais ni le mariage, ni la chevauchée ne s'accomplirent. A peine dévoilés, ces projets atteignirent au but qui les avait sans doute inspirés à Louis. Effrayé par l'attitude du comte, le
(1) En i34g-5o, le comte et les trois villes de Flandre défendent d'aider aucun des deux rois et promettent libre parcours à tous les marchands. N. de Pauw, Voorgeboden der stad Gent, p. 62 (Gand, i885).
(2) Chronicon comitum Flandrensium. Corpus chron. Flandr., t. I, p. 227.
(3) Rymer, loc. cit., p. 67.
roi Jean se réconcilia avec ce désobéissant vassal (i), et c^est selon toute apparence par son intennédiaire, qu'en 1356, la jeune Marguerite fut fiancée, au grand dépit d'Edouard III (2), avec Philippe de Rouvre, duc et comte de Bourgogne et comte d'Artois.
Ce mariage unissait les héritiers de deux des trois dernières grandes dynasties territoriales (3) qui subsistaient encore dans le royaume à côté des apanages des Valois. II devait amener la constitution d'une formidable puissance féodale indépendante de la couronne, et dont, vu le jeune âge des futurs époux, le comte de Flandre eût été le maître. Pour que le roi y ait travaillé, il fallait qu'il eût bien à cœur d'empêcher la défection de c^lui-ci. Il dut éprouver un vif soulagement lorsque la mort de Phîî^pe (21 nov. 1361) eut écarté le péril. Mais cette mort favorisait également Louis de Maie. Sa mère, tante de Philippe, héï;itant de celui-ci des comtés d'Artois et de Bourgogne, il se vayait lui-même appelé à les recueilhr un jour et à les transmettra à sa fille, devenue ainsi l'un des plus riches partis de l'Europe.
Le roi d'Angleterre s'efforça de nouveau d'obtenir pour un de ses fils la main de cette enfant, dont dépendaient tant de beaux territoires et les plus grandes villes de l'Occident. Le refroidissement survenu entre le comte et la France, à la suite de la cession du duché de Bourgogne faite par le roi Jean à Philippe le Hardi, son fils, et des entreprises de Philippe sur la Franche-Comté et l'Artois (4), facilitèrent les négociations.
(1) Le 24 juillet i35i, il lui donne 2000 ducats de rente et lui, promet secours s'il est attaqué par le roi d'Angleterre. Arch. Nat. de Paris, J. 57 1 ; 3. — C'est par l'intermédiaire du roi que Louis put acquérir également, quatre ans plus tard, le 3 juillet i355, du seigneur d'Amboise, l'importante seigneurie de Termonde. A. De Vlaminck, De staden de heerlijkheid van Dendermonde. Annales du cercle archéolog. de Termonde, 2" série, t. II [1870], p. 140.
(2) La même année Edouard écrit à l'empereur Charles IV qu'il ne soutiendra pas Louis dans sa guerre contre Wenceslas de Brabant, car « nec idem comes pênes nos sic meruit ut sibi super hiis facere vel credere debeamus ». Rymer, loc. cit., p. i3i. — Il n'est pas impossible que Louis ait vu dans le mariage de sa fille avec un Français un moyen de priver le Brabant de l'alliance de la France.
(3) C'étaient la Flandre, la Bourgogne et la Bretagne.
(4) Bôhmer-Huber, D/e Regesten des Kaiserreichs tinter Karl /F, nos38ii, 7070. (Innspruck, 1877). Cf. GoUut, Mémoires de la république séquanaise, p. 75i, 752. (Arbois, 1846).