LA FLANDRE SOUS LOUIS DE MALE
Bniges vécut du commerce sans le pratiquer elle-même (i),et le rang social qui appartenait ailleurs aux navigateurs ou aux grands marchands, fut occupé chez elle par les corporations des makelaren et des hosteliers (courtiers, couletiers prosenetaé) (2).
La recrudescence de l'activité commerciale de Bruges galvanisa naturellement dans toute la Flandre l'industrie drapière. Le règne de Louis de Maie marque le dernier moment de sa splendeur. La concurrence anglaise commence pourtant à se faire sentir dès cette époque. Les efforts d'Edouard III pour acclimater les manufactures dans son royaume avaient été également favorisés et par les troubles civils du comté, qui avaient poussé une foule d'artisans à émigrer, et par l'impuissance où se trouvaient les villes d'empêcher cette émigration, soucieuses qu'elles étaient de conserver l'amitié du roi. Depuis 1331, date à laquelle remonte la patente octroyée dans l'île à John Kemp, tisserand flamand (3), un grand nombre de drapiers s'étaient fixés à demeure dans les comtés de Norfolk et de Suffolk(4). Les étoffes fabriquées par eux alimentèrent bientôt un commerce d'exportation dont l'importance ne devait plus cesser de grandir. Au cours de la seconde moitié du XI v^ siècle, il était déjà assez considérable pour provoquer en Flandre des mesures protectionnistes. Il fut interdit aux marchands étrangers d'introduire dans le pays des Inghelsche
(1) Les Brugeois parlent, en i36o, des « goede coepliede daer wij aile ende tghemeene land onse voetsel an nemen ». Gilliodts Van Severen, op. cit., t, 11, p. io8.
(2) R. Ehrenberg, Maklers. Hosteliers undBôrse in Brûgge. Zeitschrift fiir das gesammte Handelsrecht, t. XXX [i885], p. 104. A Gand, on trouve aussi parmi les courtiers, les plus riches bourgeois de la ville. J. Huyttens, Recherches sur les corporations gantoises, p. 54 (Gand, 1861). Ce furent les courtiers de Bruges qui provoquèrent surtout les difficultés avec la Hanse en i358, et la charte donnée en i36o aux marchands allemands règle surtout le courtage. Les courtiers apparaissent de bonne heure comme hostiles aux petits métiers et surtout aux artisans de la draperie. Les poissonniers et les bouchers prirent en général parti pour eux. Voy. déjà en iSog un exemple curieux dans les Annales Gandenses, éd. Funck- Brentano, p. 98.
(3) Rymer, Foerfera, t. H, 3* partie, p. 68. — M. Cunningham, Alien immigrants ta England (London, 1897) donne un fac-similé de la patente accordée à Kemp.
(4) AShley, op. cit., t. II, p. 196 et suiv. A. Réville et Ch. Petit- Dutaillis, Le soulèvement des travailleurs d'Angleterre en z3Si, p. 55 (Paris, 1898).
lakene, et si l'on autorisa les Hanséates à pénétrer dans le Zwin avec des navires qui en seraient chargés, ce ne fut qu'à condition de ne pouvoir les mettre en vente ( i ) . Ces premiers moyens de défense, avant-coureurs de la législation prohibitionniste qui devait triompher au siècle suivant, atteignirent le résultat qu'on en attendait. Tandis que la draperie brabançonne tombe en décadence sous Jeanne et Wenceslas, celle de la Flandre se maintient encore florissante. A vrai dire, elle ne fait plus de progrès dans les grandes villes, mais on la voit se répandre largement à la campagne.
Les populations rurales, on l'a vu, s'étaient énergiquement prononcées pour le comte lors des troubles civils qui éclatèrent à son avènement (2), et il est naturel qu'elles aient profité de sa victoire sur le parti des tisserands. Louis de Maie s'attacha pendant tout son règne à développer dans une foule de villages, et malgré l'opposition des grandes communes, la manufacture des étoffes. On le voit soit en établir, soit en protéger l'exercice à Boesbeek, Cassel, Commines, Deynze, Eecloo, Lembeke et Caprycke, Harlebeke, Ghistelles, Hondschoote, Hulst, La Gorgue et Estaires, Langemarck, Messines, Thielt, Wervicq et Neuve-Eglise. Cette conduite se comprend sans peine. En favorisant la draperie rurale, le comte s'attachait tout à la fois les paysans et la noblesse qui profitait indirectement de l'enrichissemeni de ceux-ci, il amoindrissait la prépondérance des trois villes sur le plat pays, enfin, il alimentait du même coup son trésor, en soumettant la fabrication des campagnes à des taxes auxquelles échappait la draperie urbaine.
Si les artisans des villes eurent incontestablement à souffrir de la perte du monopole industriel qui leur avait été réservé jusqu'alors, il n'en fut pas de même de ces marchands de laine et de drap qui constituaient la meilleure partie de la haute bourgeoisie. La hausse de tous les produits manufacturés qui
(i) Hôhlbaum, Hansisches Urkundenbuch, t. IH, p. 201, 221, 247. — Les premières mesures contre l'importation des draps anglais à Bruges sont antérieures à 1346. Gilliodts Van Severen, op. cit., t. IV, p. 154. Cf. N. de Pauvv, Voorgeboden der stad Gent, p. 74.
{2) Voy. plus haut, p. 121.
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avait suivi la gaadoot (i ), tournait directement à leur avantage. Il en allait de même, d'ailleurs, pour les gens de métiers qui, comme par exemple les bouchers et les poissonniers, se consacraient à l'achat et à la revente d'objets de consommation courante. Nous savons du moins qu'un bon nombre d'entre eux avaient atteint à la fortune dans la seconde moitié du xiv^ siècle, et on les voit, à la même époque, s'efforcer de n'admettre dans leurs corporations que des fils de membres. Mais tandis que la situation des courtiers, des marchands de laine et de drap, des bouchers et des poissonniers s'améliore, celle des artisans industriels devient plus mauvaise. Le renchérissement de toutes les denrées n'a pas été ou n'a été que très incomplètement compensé pour eux par l'augmentation des salaires. Les ouvriers de la draperie souffrent particulièrement de cette situation (2). La prospérité industrielle du pays profite surtout aux donneurs d'ouvrage pour lesquels ils travaillent. Dans les villes, où les privilèges de classe ont disparu avec l'ancien patriciat, la différence des conditions sociales est plus éclatante que jamais. Le luxe, qui commence dès cette époque à se répandre dans la bourgeoisie aisée, inspire d'ailleurs aux artisans des besoins nouveaux, élève, si l'on peut ainsi dire, leur standard of life (3), et leur fait sentir plus amèrement l'humilité de leur condition. D'autre part, le régime spécial imposé aux tisserands (4), indomptables protagonistes des mouvements populaires, entretient chez eux, avec le regret de leur puissance passée, l'espoir de la revanche et la haine du nouvel ordre de choses. Il faut ajouter enfin que les tendances mystiques qui se répandirent dans le peuple
(i) Nom donné à la peste noire en Flandre. Voy. Limbourg Stirum, Cartulairc de Louis de Maie, t. I, p. '.09,
(2) Voy. par exemple Limbourg-Stirum, loc. cit., p. 67g.
(3) « Et se voloit [le commun] adont vestir Com nobles gens et maintenir. »
Éd. Le Glay, Chronique rimée des troubles de Flandre, p. 21. Add. un passage curieux de Le Muisit, Poésies, éd. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 58(Louvain, 1882).
(4) Voy. plus haut p. i23. En i35o, on défend encore à Gand « dat neghene drie wevers te negheerne stede te gadere en staen no en gaen ». N. de Pauw, Voorgeboden der stad Gent, p. 33.
l84 LES NOUVELLES DYNASTIES
après la grande peste, y favorisèrent de leur côté, en même temps que la propagation de doctrines hérétiques, des rêves confus de communisme. L'apparition de la secte des Flagellants, qui de 1349 à 1355 porta le trouble dans tous les Pays-Bas méridionaux, puis une vingtaine d'années plus tard (1374) de celle des Danseurs, ne révèle pas seule cet état d'esprit (i). Nous savons que, dans la seconde moitié du xiv^ siècle, les villes fourmillaient de Bégards, de Béguines, de Lollards, professant des doctrines suspectes, et Ruysbroeck nous fait connaître l'existence d'une foule d'hétérodoxes plus ou moins caractérisés, parmi lesquels se rencontraient les adeptes d'un panthéisme grossier, et jusqu'à de véritables nihilistes (2).
Ainsi, toutes les conditions favorables à une terrible explosion populaire se trouvèrent réunies dans les villes flamandes à l'époque de Louis de Maie. Violents contrastes sociaux, haines de classes, inquiétude des esprits, tout poussait à y faire surgir un conflit qui fut unique par sa durée et son intensité. Le moment décisif se fit pourtant attendre pendant plusieurs années. Mais de nombreux soulèvements forment, durant ce laps de temps, comme les avant-coureurs de la tourmente finale. Les tisserands de Gand, de Bruges et d'Ypres, s'insurgent en 1359 et pendant deux ans tiennent ces villes en leur pouvoir (3). On les accuse de vouloir « toute bonne gens eschassier et destruire ». L'un d'eux périt sur la roue, pour avoir été à Dordrecht et à Middelbourg « avec les bannis où ils avoient conseil pour prendre et emprisonner monseigneur de Flandre, et par force d'armes rentrer en païs, et après tuer le bailli d'Ypres et toute la loy et amis de monseigneur de Flandres, et tous leurs enfants masles déseure six ans, ainsi qu'il le confessa de sa propre volonté et sans aucune
(1) P, Fredericq. De secten der geeselaars en der danser s in de Nederlandèn tijdens de XlVe eeuw. Mém. in-40 de l'Acad. de Belgique, t. LUI [1897], p. i35.
(2) P. Fredericq, Geschiedenis der Inquisitie in de Nederlandèn, t. Il, p. 2 et suiv. (Gand, 1897).
(3) Pour les troubles de Bruges, voir Gilliodts Van Severen, op. cit., t. II, p. 98 et suiv.; pour ceux d'Ypres, A. Vandenpeerenboom, Ypriana, t. VIF, p. 432 et suiv. (Bruges, i883); pour ceux de Gand, J. Vuylsteke, De goedc disendach. Annales du cercle historique de Gand, t I. [1894], p. 42.