LES « BONS » ET LES « MAUVAIS
contrainte(i) ». D'autres insurrections sont encore mentionnées à Ypres en 1366 et en 1377 (2). Partout, les ouvriers de la draperie prennent la direction du mouvement, et, suivant les circonstances, entraînent derrière eux certains métiers, tandis que d'autres, s'alliant aux « bonnes gens », les combattent.
Que ces mouvements aient été beaucoup plus de nature sociale que de nature politique, c'est ce qu'il est impossible de nier. Les villes flamandes forment alors le théâtre de véritables luttes de classes. Dans chacune d'elles, le peuple, guidé par les « horribles tisserands (3) », veut détruire la bourgeoisie riche et tend visiblement à la réalisation d'un idéal non seulement démocratique, mais complètement égalitaire. Les doctrines radicales de Wat Tyler ont été certainement formulées dans les faubourgs ouvriers de Gand, de Bruges et d' Ypres plusieurs années avant de se répandre parmi les travailleurs anglais. Economiquement plus avancée que les pays voisins, la Flandre a connu aussi plus tôt qu'eux et avec plus d'acuité, cette* grande lutte entre riches et pauvres qui a troublé les derniers temps du moyen âge. Sans doute, depuis le commencement du XIV® siècle, cette question se retrouve au fond de tous les troubles civils qui ont si souvent agité le comté. Mais jamais elle ne s'est manifestée aussi nettement qu'à la fin du règne de Louis de Maie. Pendant les agitations précédentes, une partie au moins de la haute bourgeoisie, guidée par des considérations politiques et cherchant à amoindrir la suzeraineté du prince, a embrassé la cause du « commun » . Plus rien de tel n'apparaît désormais. Entre les deux groupes qui luttent l'un contre l'autre, la séparation est absolue. Entre les goeden et les kwaden il n'existe plus de conciliation, ou même de transaction possible. Jamais peut-être, sauf pendant la révolte agraire de la Flandre maritime, les haines sociales ne se sont révélées sous une forme plus brutale et plus barbare.
Toutefois, entre le soulèvement de 1325-28 et la révolution
(1) Vandenpeereboom, /oc, aï., p. 168.
(2) Chron. comit. Flandr,, Corpus chron. Flandr., t. I, p. 232. 0. Van Dixmude, Merkwaerdighe gebeiirtenissen, éd. Lambin, p. 1 (Ypres, i835). Vandenpeereboom, loc. cit., p. 228 et suiv.
(3) Le Glay, Chronique rimée des troubles de Flandre, p. 62.
l86 LES NOUVELLES DYNASTIES
qui éclate une cinquantaine d'années plus tard, on remarque une différence essentielle. Tandis que la première se caractérise par > la collaboration des classes rurales et des bourgeois de Bmges, la seconde est purement urbaine. Les paysans, loin de soutenir les efforts du « commun » de ces villes qui les ont opprimés pendant si longtemps, applaudissent au contraire à sa défaite. Sans doute, les grandes communes peuvent compter sur l'appui des nombreux bourgeois forains qu'elles possèdent dans le platpays. Mais elles ne parviendront pas à soulever les masses campagnardes. L'hostilité si intense qui a régné jadis entre les nobles et les vilains a disparu. Également menacés par la prépondérance des trois villes, ils se sont rapprochés les uns des autres et ont fait cause commune avec le comte. Les tentatives de Louis de Maie pour faire reconnaître comme quatrième membre de Flandre (i) le Franc de Bruges, région purement agricole peuplée de chevaliers et de laboureurs, fournissent la preuve la plus évidente de cette alliance du prince avec la noblesse et les classes rurales.
L'appui que celles-ci apportèrent à la politique princière •ne fut cependant pour elle qu'un appoint. C'est parmi les « seigneurs » de la haute bourgeoisie, dans ce parti des « bons », formé de courtiers, de marchands et d'artisans enrichis^ qu'elle trouva son auxiliaire le plus précieux. Pour la première fois s'établit en Flandre, vers 1350, entre le comte et les hautes classes de la population urbaine, une entente, sinon intime, du moins très solide et définitive. En même temps que le fossé s'élargit entre les villes et les campagnes, il se rétrécit entre les villes et le prince. L'incompatibilité des principes politiques qui a divisé pendant si longtemps le comte et les villes, ne demeure entière qu'au sein du « commun ». Elle s'atténue de plus en plus parmi les riches. La violence de l'opposition à laquelle ils doivent faire , face les force à chercher un soutien dans le seigneur, et à 1 sacrifier à leur sécurité le particularisme municipal. Celui-ci ne trouve plus désormais de partisans convaincus que dans les masses populaires. Par un curieux retour des choses, la
(1) Gilliodts Van Severen, op. cit., t. IV, p. 3oj.