PHILIPPE VAN ARTEVELDE
des milices de Bruges, plient, se débandent et entraînent avec eux vers la ville un torrent de fuyards. Les Gantois y pénètrent à leur suite. Après une courte résistance ils s'emparent du marché, tandis qu'à la faveur de la nuit qui tombe, Louis de Maie se glisse par des rues écartées jusqu'au fossé, le franchit à la nage et gagne la route de Lille.
La conduite des Gantois, après la victoire inespérée qui relevait leur fortune au moment même où ils semblaient irrémédiablement perdus, révèle bien le caractère social de la lutte. Ils se montrèrent impitoyables pour les courtiers et les riches métiers des poissonniers, des pelletiers et des bouchers. Leurs maisons furent systématiquement livrées au pillage et un grand nombre d'entre eux périrent massacrés par les vainqueurs ou assassinés par leurs propres valets, profitant des circonstances pour venger d'obscures rancunes ou pour voler leurs maîtres (i). En même temps, les tisserands, dont la cause était partout solidaire de celle des Gantois, recouvraient la prépondérance qu'ils avaient perdue depuis deux ans. La charte qui les condamnait à livrer leurs armes et à prêter un serment spécial de fidélité à l'échevinage fut cassée (2). Philippe Van Artevelde laissa la ville à leur garde. Avant de la quitter, il eut soin d'en faire abattre plusieurs portes et d'en combler les fossés, s'assurant ainsi pour l'avenir de son obéissance en la rendant incapable de se défendre.
Personne d'ailleurs ne songeait pour le moment à la résistance. Le succès foudroyant des Gantois avait mis la Flandre à leur merci. Le parti populaire, partout revenu au pouvoir grâce à eux, acceptait leur hégémonie. Les autres vill-es tombaient au rang de sujettes. Philippe Van Artevelde prenait le titre de Riiwaert et faisait amener à Gand les trésors enlevés aux hôtels des courtiers de Bruges et au château de Maie. La châtellenie de Gand semblait avoir absorbé toute la Flandre. Au milieu de la défection volontaire ou forcée du pays, seules les garnisons de Termonde et d'Audenarde tenaient encore
(1) Walsingham, op. cit., t. II, p. 61, 62. Istore et Croniques de Flandre, t. II, p. 178. Radulphusde Rivo, op. cit., p. 52.
(2) Gilliodts Van Severen, op. cit., t. II, p. 467.
dressée la bannière du comte. Quelques jours avaient suffi pour replacer brusquement les choses au point où elles en étaient sous Louis de Nevers. Toutefois, les motifs qui venaient d'amener la chute de Louis de Maie différaient essentiellement de ceux qui avaient soulevé le comté contre son père. Louis de Nevers fut la victime volontaire de son dévoûment à la France, et ses malheurs s'expliquent surtout par l'attitude, qu'en faveur de celle-ci, il voulut imposer à la Flandre. La catastrophe de Louis de Maie apparaît, au contraire, comme le résultat d'une révolution sociale et politique. C'est l'alliance du prince avec la haute bourgeoisie, ce sont ses empiétements sur les franchises urbaines qui l'ont provoquée., Dans le conflit qu'elle dénoue, ce ne sont plus les Leliaerts et les Clauwaerts (i) qui se trouvent aux prises, mais les goeden et les kwaden. Ce serait se tromper du tout au tout que de considérer les événements que l'on vient de raconter comme un mouvement patriotique ou national dirigé contre la France. La France, en effet, qui a renoncé au traité d'Athis et restitué la Flandre wallonne, non seulement n'inspire plus aucune crainte aux Flamands, mais elle-même considère leur comte comme un adversaire déclaré.
Il est vrai, cependant, qu'humilié et vaincu par les Gantois, Louis comprit qu'il n'avait plus de recours qu'en la France. Imposant silence à son orgueil, il se rendit en suppliant à la cour de Paris. La chute de ce prince « qui avait esté si présomptueux qu'il n'amiroit nul seigneur voisin que il eust, ne roy de France, ne aultre (2) », n'y inspirait aucune commisération. Il existait cependant de puissantes raisons politiques pour ne pas lui refuser le secours qu'il implorait. Les événements de Flandre, salués avec enthousiasme à Rouen et à Paris, sem-
( 1) Le mot Leliaerts se rencontre pour la dernière fois dans la Chronique rimée publiée par Le Glay (p. 79). Il y est appliqué par les Gantois aux Brugeois. Mais on voit combien sa signification a changé depuis le commencement du xivt" siècle, puisque maintenant les Leliaerts sont précisément les partisans du comte. Il est certain d'ailleurs que le souvenir des dernières guerres continuait à rendre les démocrates flamands très hostiles à la France, et que s'ils employent le mot Leliaert comme une injure à l'adresse de leurs adversaires, c'est qu'il est, pour eux, synonyme de Français.
(2) Froissart, Chroniques, éd. Kervyn de Lettenhove, t. X, p. 49.