LA BATAILLE DE ROOSEBEKE IÇ
blaient menacer d'une révolution prochaine le royaume, travaillé depuis plusieurs années par un sourd mécontentement. On n'ignorait pas, d'autre part, qu'aussitôt après leur victoire les Gantois avaient envoyé en Angleterre des ambassadeurs à Richard II, l'avaient reconnu comme roi de France et cherchaient à le décider à un débarquement f i ) . Enfin, les Flamands étaient urbanistes : Gand donnait asile à Jean Van Voest reconnu par Urbain VI comme évêque de Tournai (2), et la France, considérant la cause de Clément VII, le pape d'Avignon, comme sa propre cause, devait saisir avec empressement l'occasion d'intervenir en sa faveur.
Philippe le Hardi, oncle du jeune roi Charles VI, ne manqua pas de développer devant lui toute ces considérations. Destiné par son mariage avec Marguerite de Flandre à recueillir prochainement la succession de Louis de Maie, il souhaitait avec ardeur la fin d'une guerre qui pouvait l'entraîner plus tard dans de graves difficultés, et qui, en attendant, ruinait son héritage. Employer l'armée française à mettre les Gantois à la raison sous couleur de défendre l'intérêt du royaume, faire payer par son neveu les frais d'une expédition coûteuse, détourner en même temps de lui-même et reporter sur la couronne le ressentiment des Flamands, telle fut la politique de cet habile homme. Adroitement circonvenu, Charles VI se fit, sans s'en douter, l'instrument du duc de Bourgogne. Au mois d'octobre 1382, ses troupes se mirent en mouvement comme pour une croisade des Clémentins contre les Urbanistes.
Philippe Van Artevelde se trouvait au siège d'Audenarde quand il apprit leur arrivée sur les bords de la Lys. Bien que le roi d'Angleterre ne lui eût envoyé aucun secours, il n'hésita pas à affronter le choc. Maîtres de la Flandre, les Gantois entraînaient avec eux tout le pays. Ils avaient confiance dans leur nombre, et le souvenir de la bataille de Courtrai leur donnait l'espoir de vaincre (3). Cependant l'armée qui vint
(1) Rymer, Foedera,t. III, 3" partie, p. 142, 143. Froissart, loc.cit., p. 464. Walsingham, op. cit., t. H, p. 70, 71. Rekeningen der stad Gent, t. IV, p. 437.
(2) N. Valois, La France et le grand schisme, t. I, p. 261.
(3) Le 20 octobre Artevelde écrit au roi « nous espérons à l'aide de Dieu avoir victoire si comme autrefois avons e.\x ». Rekeningen der stad Gent, t. IV, p, 462.
recevoir à West-Roosebeke l'attaque des Français n'était soutenue ni par cet enthousiasme, ni par cette union des cœurs et des volontés qui avaient donné la victoire aux combattants de 1302. Seuls les Gantois et les tisserands attendaient l'ennemi avec impatience. Le reste ne marchait qu'à contre-cœur pour la défense d'une cause qui, si elle triomphait, amènerait la prédominance exclusive d'un parti, sacrifierait tous les métiers aux ouvriers de la draperie, et réduirait toutes les villes au rang de vassales d'une seule d'entre elles. Ces dispositions, aussi bien que la maladresse des mesures prises par Van Artevelde au moment du combat, expliquent la catastrophe qui frappa l'armée flamande (^2'j novembre).
La bataille de Roosebeke • dura à peine quelques instants. Formées en une masse compacte, les troupes de Van Artevelde s'ébranlèrent lourdement après une décharge générale de leur artillerie. L'ennemi plia devant elles en même temps qu'il enveloppait leurs ailes, et, à peine se virent-elles entourées, elles se débandèrent sans attendre le corps à corps. Au milieu du torrent des fuyards, les Gantois demeurèrent héroïquement à leur place et se firent massacrer sans implorer merci. Le lendemain on trouva parmi les cadavres le corps d' Artevelde. A en croire les récits contemporains, vingt-six mille hommes auraient péri du côté des Flamands, quarante-trois seulement parmi les Français (i) !
Ce désastre provoqua une réaction générale contre la politique gantoise. Le parti des « bons » le célébra comme un miracle dû à l'intervention de la Vierge (2). Ypres et Bruges se remirent corps et biens à la volonté du roi, reconnurent Clément VII pour pape légitime, cédèrent au comte leurs chartes de privilèges, pendant que les Français allaient incendier Courtrai, où l'on conservait comme un trophée les éperons d'or des chevaliers tombés jadis dans les champs de
(1) Sur la bataille et les opérations militaires qui la précédèrent, voy. Kôhler, Die Entwickelung des Kriegswesens iind der Kriegfiihrung in der Ritter^eit, t. II, p. 574 et suiv. (Breslau, 1886).
(2) N. Despars, Chronijcke van den lande ende grae/scepe van Vlaenderen, t. III, p. 73 (Bruges, 1840).