LA FIN DE LA LUTTE
Groeninghe (i). Les bannissements et les exécutions commencèrent à sévir de toutes parts contre les tisserands et leurs adhérents.
Un dernier asile pourtant leur restait. Toujours indomptable, Gand ne déposa pas les armes. Il possédait encore assez d'hommes et de ressources pour continuer la guerre, et la défaite, loin de l'abattre, avait surexcité son énergie. D'ailleurs le roi d'Angleterre comprenait maintenant la faute qu'il avait commise en le laissant seul contre la France. A la croisade clémentine de Charles VI, il décida de répondre par une croisade urbaniste. En 1383, l'évêque de Norwich arrivait à Calais, et, opérant sa jonction avec les milices gantoises, venait mettre le siège devant Ypres. La résistance de la ville fit échouer l'expédition. Elle donna le temps à Philippe de Bourgogne d'amener le roi de France vers la Flandre avec une nouvelle armée. Le blocus fut levé. Les Anglais se rembarquèrent, et Gand se trouva seul une fois de plus (2).
Grandiose dans son obstination, il espérait encore. Sous la direction de Frans Ackerman, il s'empare d'Audenarde, puis de Damme. Un moment, il semble que par un suprême effort il va de nouveau se soumettre la Flandre lasse de la guerre et où lui seul conserve, malgré son épuisement, la volonté de combattre. Il continue d'ailleurs de s'appuyer sur l'Angleterre ; Richard II lui envoie une garnison, et, après la mort de Louis de Maie (30 janvier 1384), nomme un Ruwaert, chargé de gouverner la Flandre jusqu'au jour où l'héritier du pays lui aura fait hommage (3). Mais cet héritier est Philippe le Hardi et il a décidé d'en finir. Disposant à sa guise du roi de France, il est trop puissant pour accepter la situation d'un Louis de Nevers. Sous prétexte de préparer l'invasion de l'Angleterre, il fait rassembler une flotte française à Bruges, et, pour la troisième fois entraîne son neveu dans le comté. Du reste il ne veut qu'en imposer aux Gantois par cet appareil guerrier.
(1) I store et Croniques de Flandre, t. II, p. 181.
(2) G. M. Wrong, The crusade of i383 known as thaï of the bishop of Norwich (Londres, 1892). G. Skalweit, Der Kreu:^^ug der Bischo/s Heinrich von Norwich (Konigsberg, 1898).
(3) Rymer, Foedera, t, III, 3'^ partie, p. 174.
Trop avisé pour recourir aux armes quand la voie des négociations reste ouverte, il parlemente avec eux, affiche à leur égard les allures les plus bienveillantes, proteste qu'il leur laissera tenir Urbain pour vrai pape, leur garantit en termes •presque modernes la liberté de conscience (i), et, pour les amadouer, va jusqu'à imposer à la chancellerie française l'emploi du flamand dans les lettres qu'elle leur expédie (2). Il arrive enfin à son but. Le 18 décembre 1385, au grand dépit de Richard II, la paix est conclue à Tournai (3). Confirmant tous les privilèges de la ville et proclamant une amnistie générale, elle est en apparence tout à l'avantage de Gand. En réalité, elle est le prix dont la maison de Bourgogne paye son entrée dans les Pays-Bas et le point de départ de la décadence de ces franchises municipales dont elle semble consacrer la victoire sur le pouvoir du suzerain.
Du chef de sa femme, Philippe le Hardi avait recueilli, à la mort de Louis de Maie, non seulement la Flandre, augmentée de Malines et d'Anvers, et l'Artois, mais encore les comtés de Nevers et de Réthel, plus la Franche-Comté de Bourgogne (4). Joints au "duché de Bourgogne, qu'il possédait depuis 1363, et au comté de Charolais, qu'il acheta en 1390, ces territoires, scindés il est vrai en deux groupes assez éloignés l'un de l'autre, lui constituaient une formidable puissance et lui donnaient une supériorité manifeste sur les maisons de Bavière et de Luxembourg, dont il devenait le voisin dans les Pays-Bas. Plus encore toutefois que ces vastes domaines, sa qualité de
(i) N. Valois, op. cit , t. II, p. 237.
(2) L. M\ro\, L'etnploi du flamand dans la chanceUerie de Charles VI. Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LVII [1896], p, 55.
(3) Rekeningen der stad Cent, t. IV, p. 5o5 et suiv.
(4) Marguerite de France, mère de Louis de Maie, avait hérité en i3ôi, de son petit neveu, Philippe de Rouvre, dernier duc capétien de Bourgogne, de la Franche-Comté et de l'Artois. A sa mort, le 9 mai i382, ils avaient passé à Louis de Maie.