PHILIPPE LE HARDI
prince du sang de France lui communiquait un prestige et un ascendant dont il ne manqua pas de tirer parti. Oncle du roi Charles VI et son conseiller le plus influent, les ressources du royaume furent mises à sa disposition quand il le voulut, et l'on a déjà vu comment il sut les utiliser pendant les guerres de Flandre. Tandis que les branches des dynasties bavaroise et luxembourgeoise établies en Belgique n'obtinrent jamais de l'Allemagne ni tronpes ni argent pour appuyer leur politique, Philippe put toujours compter sur le concours de la France. Grâce à elle, l'unification des Pays-Bas s'accomplit au profit de la maison de Bourgogne. Elle favorisa tous les desseins du duc, et s'aperçut trop tard qu'en agissant ainsi, elle n'avait réussi qu'à susciter contre elle-même, sur ses propres frontières, une rivale redoutable.
On se tromperait pourtant si l'on ne voyait dans Philippe le Hardi qu'un intrigant et un fourbe sacrifiant impudemment sa patrie à sa politique personnelle. A la différence de ses trois successeurs, il fut, à tout prendre, un bon Français. L'Angleterre n'eut pas d'ennemi plus acharné que lui, à cette époque où le patriotisme consistait en France à être anti-anglais. Sans doute, il abusa de la confiance que le roi lui témoignait, et il fit servir plus d'une fois sans scrupules l'armée et les finances de la France à la réalisation de ses projets. Mais, confondant de bonne foi ses intérêts et les intérêts de la couronne, il crut que celle-ci profitait de ses agrandissements. Il put, sans trop d'hypocrisie, considérer son étonnante fortune comme la récompense légitime des services qu'il avait rendus à son roi et à son pays. En 1387, lorsqu'il refusa de restituer à Charles VI Lille, Douai et Orchies, il justifia sa conduite en observant que son mariage avec Marguerite de Flandre avait été conclu dans l'intérêt du royaume (i).
Devenu, par l'acquisition de la Flandre impériale et de la Franche-Comté de Bourgogne, vassal de l'empereur en même temps que du roi de France, il devait naturellement chercher à s'agrandir dans la direction de l'Allemagne. Il eut recours dans ce but à un système d'alliances matrimoniales qui fu;t
(1) Plancher, Histoire de Bourgogne, t. III, preuves, p. 89.
comme l'armature de la puissance de sa maison. L'union de sa fille Catherine avec le duc d'Autriche, Léopold IV, négociée en 1377 et qui s'accomplit en 1393, puis, la même année, celle d'une autre de ses filles, Marie, avec Amédée de Savoie, fit rayonner à la fois l'influence bourguignonne dans la Haute- Alsace et dans les Alpes. Si ces alliances n'eurent aucune conséquence immédiate, il faut cependant les considérer comme les jalons d'après lesquels Philippe le Bon et Charles le Téméraire devaient, plus tard, diriger leur politique dans ces régions. Dans les Pays-Bas, au contraire, qui ne tenaient plus à l'Empire que par une suzeraineté purement nominale, Philippe ne se contenta pas de préparer l'avenir. Son intelligence avisée reconnut tout de suite le point où il fallait frapper, et, profitant des circonstances avec l'adresse d'un diplomate consommé, il y remporta en quelques années des succès décisifs.
"Wenceslas de Brabant était mort quelques jours seulement (8 décembre 1383) avant que Philippe lui-même héritât de la Flandre. Son mariage étant resté stérile, la maison de Luxembourg devait s'attendre, conformément aux conventions ^® 135 7; à. recueillir cette belle principauté au décès de la duchesse Jeanne, qui, déjà fort âgée, ne pouvait plus compter sur de longues années de vie. Philippe chercha sans retard les moyens de l'assurer à sa propre famille. La décadence de la puissance luxembourgeoise en Allemagne favorisa ses plans. Le successeur de l'empereur Charles IV, l'incapable Wenzel, ne pouvait lui opposer de sérieux obstacles, et il comptait, d'autre part, pour obtenir l'assentiment de Jeanne à ses projets, sur les sympathies qu'elle avait toujours témoignées à la France. En 1384, un arrangement qui lui abandonnait en fait l'administration monétaire du Brabant (i) montre quelle influence il avait su acquérir, dès cette époque, sur la vieille duchesse. C'est de concert avec elle qu'il négocia le double mariage qui inaugure l'intervention de la maison de Bourgogne dans la partie lotharingienne des Pays-Bas.
Toujours fidèle à la politique d'Edouard III, le roi d'Angle-
(i) L. Deschamps de Pas, Essai siir l'histoire monétaire des cotntes de Flandre de la maison de Bourgogne, t. I, p. 5- 16 (Paris, i863).