CESSION DU BRABANT A PHILIPPE LE HARDI
excuses et de la signature de la paix avec le Brabant (12 octobre 1388). Cela fait, il s'empressa de ramener son armée en France, sous les pluies d'automne et par des chemins défoncés.
Cette équipée n'augmenta en rien le prestige français en Allemagne ou dans les Pays-Bas. Mais elle acheva de livrer la duchesse Jeanne à l'ascendant de Philippe. L'apathie dont le roi des Romains, Wenzel, venait de faire preuve en laissant une armée française violer les frontières de l'Empire, permettait de déchirer impunément le traité qui garantissait l'héritage brabançon à la maison de Luxembourg. Philippe ne manqua pas d'en profiter. Il revendiqua ouvertement au. nom de sa femme, Marguerite de Flandre, nièce de la duchesse, la succession de celle-ci. D'accord avec Jeanne, il se présenta devant les États de Brabant et leur proposa, moyennant la restitution au duché de Malines et d'Anvers, jadis acquis par Louis de Maie, de le reconnaître comme héritier légitime. Cette violation flagrante des promesses faites à son père ne laissa pas de soulever l'indignation de Wenzel. Mais sa situation en Allemagne était trop ébranlée pour qu'il put songer à résister efficacement. Il se borna à des protestations stériles, et, de son côté, engagea les États à se déclarer en sa faveur (i). Entre les deux prétendants ceux-ci gardèrent tout d'abord la neutralité, refusant de se prononcer avant la mort de la duchesse. Philippe alors brusqua le dénouement. Le 28 septembre 1390, Jeanne considérant que « par raison et droit de nature » sa nièce devait succéder au duché de Brabant, désirant d'ailleurs éviter les discordes qui pourraient éclater à sa mort, et attendu enfin que Philippe présentait plus de garantie pour gouverner ses États « en paix et en tranquillité » que tout « autre prince ou seigneur ou dame quelconque », lui cédait sa terre en nue propriété, ne s'y réservant que l'usufruit et l'exercice de la seigneurie (2).
Cet éclatant triomphe de la politique bourguignonne ne 1 ruinait pas seulement les espérances de la maison de Luxembourg : on doit le considérer aussi comme la première ten-
(1) Dynter, Chron. ducum Brabant., t. III, p. 144 et suiv.
(2) Brabantsche Yeesten, t. II, p. G74 Cf. Lindner, op. cit., t. II, p. 101.
tative faite dans les Pays-Bas pour secouer la suzeraineté de l'Empire. En ce sens, il apparaît comme le résultat du mouvement qui, depuis le xii^ siècle, détachait peu à peu de l'Allemagne les territoires lotharingiens. Jeanne, en effet, fondait son droit de disposer du Brabant sur ce qu'il lui appartenait en « franc alleu », niant ainsi sa subordination féodale au roi des Romains.
Wenzel se résigna à laisser s'accomplir ce double empiétement sur ses prétentions dynastiques et sur ses droits souverains. Les Brabançons, de leur côté, acceptèrent sans protester la décision de la duchesse. Toutefois, s'ils consentirent à passer sous le gouvernement de la maison de Bourgogne, ils n'entendaient pas lui sacrifier leur autonomie territoriale et ils désiraient obtenir un prince particulier. En 1393, Philippe désigna comme tel son second fils, Antoine. Trois ans plus tard, lors d'un voyage que Jeanne fit à Paris pour revoir encore avant de mourir « les princes des fleurs de lys (i) », elle décida qu'Antoine serait élevé auprès d'elle pour s'initier aux mœurs et à l'administration du pays. De plus, dans une assemblée solennelle du conseil royal, elle se dépouilla du Limbourg en faveur de Philippe.
La déposition de Wenzel au mois d'août 1400 et le couronnement de Ruprecht von der Pfalz, semblèrent un instant devoir introduire l'Allemagne dans toutes ces combinaisons d'où on l'avait si soigneusement exclue. Le duc de Gueldre, qui avait recommencé la guerre contre le Brabant en 1397, implora le secours du nouveau roi des Romains. Ruprecht songea certainement pendant quelque temps à marcher vers les Pays-Bas (2). Mais les troubles de l'Empire et sa propre faiblesse ne lui permirent pas de donner suite à ces projets, et. Guillaume de Gueldre fut contraint de chercher, auprès du duc d'Orléans, un appui que son suzerain ne pouvait lui fournir (3).
(1) Chronique du Religieux de Saiiit-Deitys, t. II, p. 436. — Voir dans les Brabanische Yeesten, t. II, p. 710 et suiv. les actes relatifs à la cession du Brabant.
(2) Dynter, loc. cit., p. 140.
(3) Chronique du Religieux de Saint-Denys, op. cit., t. III, p. 8. Leroux, op. cit., p. 97. E. Jarry, La vie politique de Louis de France duc d'Orléans, p. 25o (Paris, 1889).