PHILIPPE LE HARDI ET LA FRANCE
Ainsi, c'est vers la France que se tournaient à la fois, dans les Pays-Bas, les alliés comme les ennemis de la maison de Bourgogne. La querelle de Philippe et de Louis d'Orléans ne s'étendit point toutefois à ces contrées. Le duc de Gueldre mourut le i6 février 1402, et, l'année suivante, les États de Brabant consacraient les arrangements de famille combinés entre Philippe et Jeanne.
C'est pendant un séjour en Brabant que Philippe contracta la maladie à laquelle il succomba inopinément à Hal, le 2^] avril 1404, à l'âge de soixante-trois ans. Ce prince « sage, froid et Imaginatif, et qui sur ses besognes véoit au loin (i) », avait atteint dans les Pays-Bas à des résultats inespérés. Il y laissait sa dynastie maîtresse de l'Artois, de la Flandre, du Brabant et du Limbourg, victorieuse de la maison de Luxembourg et en possession de la suprématie sur celle du Wittelsbach, entraînée dans une alliance qui la réduisait presque au rang de cliente. Si l'habileté de Philippe fut certainement pour beaucoup dans ces rapides progrès, on ne peut se dissimuler toutefois que la faiblesse de l'Allemagne, jointe à l'appui qu'il trouva constamment auprès de Charles VI, l'aidèrent singulièrement à les accomplir. Disposant à son gré des ressources de la couronne, tout-puissant à Paris, profitant de la folie du roi pour s'emparer du gouvernement de la monarchie, fiançant (en 1403) le dauphin àMarguerite de Bourgogne, fille de son fils Jean sans Peur, bref se dérobant en toutes occasions derrière la France, il apparut aux princes belges comme le représentant et le chef incontesté de la maison de Valois. Pur Valois lui-même d'ailleurs, c'est la France qui demeura toujours son objectif et son champ d'action par excellence. Manifestement il n'a pas cru qu'il jetait les fondements d'un État nouveau destiné à entrer plus tard en lutte avec sa propre patrie, et que son petitfils quitterait un jour Paris pour venir s'établir en souverain à Bruxelles. Sa politique purement d^mastique n'a eu pour but que d'assurer à ses descendants le premier rang en France, et c'est en Flandre et en Brabant qu'il prétendit vaincre le duc d'Orléans et conquérir l'hégémonie dans le royaume. Résidant
(1} Froissart, cité par Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, t. IV, p. 3.
presque continuellement aux bords de la Seine ou dans ses terres héréditaires de Bourgogne, il n'apparut dans le Nord que lorsqu'il y fut attiré par les soins de la guerre ou de la diplomatie. Il resta un étranger pour les habitants de ces régions dont il ne connaissait ni les mœurs ni la langue ni le caractère, et son règne n'y a laissé aucun souvenir. Doué d'ailleurs d'une remarquable intelligence, il comprit qu'il ne fallait rien brusquer avec ses nouveaux sujets, qu'il avait rencontrés pour la première fois sur le champ de bataille de Roosebeke. Il chercha à se les concilier par la modération de ses allures et par le rétablissement de l'ordre et de la paix. Les Hanséates, qui avaient quitté Bruges pendant la guerre civile, revinrent s'y établir (octobre -décembre 1392); les grandes villes ne songèrent plus qu'à réparer les ruines causées par les troubles. Elles n'écoutèrent point le capitaine gantois Pierre Van den Bossche qui, de son exil, les exhortait à reprendre les armes (i). Elles finirent même, habilement circonvenues et sans qu'il fût besoin pour cela de violences, par abandonner le pape de Rome (2), rompant ainsi le dernier lien qui les attachait encore à la cause angolaise.
(i) Kervyn de Lettenhove, Des alliances de la commune de G and avec Richard II, roi d'Angleterre. Bullet.de l'Acad. de Belgique, t. XX [i865], p. 804 . (2) N. Valois, op. cit., t. II, p. 270.